Introduction
Chers
amies, amis et camarades de gauche, cette lettre fait suite à des
conversations, des échanges oraux ou écrits que j'ai pu
avoir avec plusieurs d'entre vous, à différentes reprises
au cours de ces dernières années, et qui m'ont laissé
un goût d'inachevé, voire d'amertume. Nos entretiens n'ont
fait qu'ajouter des questions à celles que je me posais déjà,
et surtout ils m'ont donné l'impression que l'extrême confusion
affectant dans son ensemble un débat d'idées dont nous déplorons
le babélisme (sans grand rapport avec le pluralisme) n'épargne
pas notre propre vision des choses. S'il n'est pas en notre pouvoir d'atténuer
le tohu-bohu logomachique dont le bruit a parasité tout l'espace
public de la communication - qu'il soit dû à la grande propension
de la plupart à parler pour ne rien dire ou qu'il soit organisé
et entretenu par les habiles, qui disposent de puissants appareils et
réseaux d'information et qui ont intérêt à
prolonger la nuit où tous les concepts sont gris -, du moins avons-nous
la possibilité de clarifier davantage notre pensée personnelle.
C'est ce que je m'emploie à faire et ma lettre, s'inscrivant aussi
dans cette perspective, vise à contribuer à mon propre examen
de conscience, c'est-à-dire plus précisément à
l'examen de la conscience que j'ai de moi-même et du monde qui m'entoure
et sur lequel j'entends (ou prétends) porter un regard de gauche.
Cet exercice, qui ne souffre ni complaisance ni euphémisation excessive,
a donc pour objet d'interpeller la part de moi-même qui est aussi
présente en chacun et chacune d'entre vous, qui fait de nous des
semblables et fonde notre commune citoyenneté de membres du "peuple
de gauche".
Pour entrer dans le vif du sujet, j'évoquerai le sentiment de rage
indignée devant l'état du monde et le cours des événements,
que nous éprouvons pour la plupart et qui conduit à l'angoissante
question, immanquablement posée dans nos conversations et nos débats
: que faire Que faire pour enrayer l'involution mortifère qui a
commencé à détruire matériellement et spirituellement
notre planète et qui, telle une immense marée noire dont
la montée implacable rend dérisoires les dispositifs visant
à l'endiguer, vient submerger de sa boue gluante les choses et
les âmes Que faire pour mettre un terme à ce processus bipolaire
d'accumulation capitaliste, devenu apparemment incontrôlable, qui
entasse, au bénéfice des possédants, des montagnes
de richesses et de jouissance, en même temps qu'il creuse des abîmes
de privation et de souffrance pour des masses de dépossédés
? Que faire pour enrayer un mécanisme qui ne laisse d'autre alternative
aux peuples de la Terre que s'enrichir au détriment des autres
ou crever de misère Que faire pour en finir avec la domination
de ces puissants pleins de morgue et d'arrogance, de cynisme ou de tartuferie,
qui accaparent les postes de pouvoir dans tous les domaines et vont proclamant
froidement la devise qui remplace aujourd'hui à leurs yeux la Loi
et les Dix Commandements : "Le profit d'abord" ? Que faire pour
mettre en échec un système qui non seulement programme l'enrichissement
illimité des riches par l'appauvrissement méthodique des
pauvres, mais s'en est fait une gloire insolente qui insulte au droit
des déshérités, à la dignité des faibles
et à l'honneur des vertueux.
À cette question obsédante, nous ne pouvons plus donner
de réponse toute faite, ce qui permet à nos adversaires
de soutenir qu'il n'y a plus qu'une seule façon de penser la réalité
sociale et de l'organiser. Nous sentons bien que cela est faux mais notre
conviction repose beaucoup plus sur notre attachement à ce qui
reste de nos anciens idéaux qu'à la définition claire
d'un nouvel ordre social. Nous n'acceptons pas que le sens de la vie humaine
se résume à l'hédonisme niais, narcissique et sans
âme du monde américanisé que nous font les multinationales,
mais nous ne savons plus très bien ce qu'il faut changer des outres
et/ou du vin qu'elles contiennent. Les tenants du néolibéralisme
se croient du coup fondés à critiquer notre "archaïsme"
et à nous regarder comme des arriérés. S'ils avaient
un peu plus de vergogne et d'honnêteté intellectuelle, ou
même simplement un peu plus de culture historique, ils balaieraient
devant leur porte, car, en fait de vision nouvelle du monde, celle qu'ils
nous servent est plus que séculaire : tout droit héritée
des pères fondateurs de la doctrine libérale, l'humanisme
des Lumières en moins et la boursouflure scientiste en plus.
Et ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de notre temps que de voir
ceux-là mêmes qui sont les plus ardents partisans du désordre
établi, les plus intéressés à conserver un
système économique et social qui depuis des siècles
a fait, sous prétexte d'efficacité, la démonstration
de son inhumanité, s'ériger en novateurs éclairés
épris de changement et de progrès, et vilipender en les
traitant de "passéistes" ceux qui continuent à
se battre pour changer vraiment les choses. Ce qui revient très
exactement à dire que vouloir prolonger indéfiniment les
effets du système, c'est être novateur, tandis que poursuivre
le combat contre les causes de ces effets, c'est être conservateur.
Comme si le simple fait d'avoir ajouté le préfixe "néo"
devant "libéralisme" suffisait à changer l'essence
du capitalisme et à rendre caduques les critiques qu'il n'a cessé
de s'attirer.
Mais ma lettre n'a pas pour objet de recenser une fois de plus les légitimes
griefs que nous nourrissons envers le système capitaliste et ses
thuriféraires. En ce début de xxie siècle, le procès
du libéralisme économique tend à
s'instruire un peu partout dans le monde, de Seattle à Prague et
de Porto Alegre à Nice, et les plaignants ainsi que les témoins
à charge, de plus en plus nombreux et lucides, ne craignent plus,
en dénonçant ses crimes et son inhumanité, de passer
pour des égorgeurs bolcheviks ou des suppôts inconditionnels
du Satan soviétique, même si cet épouvantail continue
d'être brandi pour les intimider.
La question que je veux aborder, c'est justement celle de savoir pourquoi
le combat que nous menons contre ce système n'est pas toujours
à la hauteur de notre indignation.
La raison de cette disparité tient, me semble-t-il, au fait que
ce combat ne s'attaque pas aux racines du mal, faute de comprendre leur
nature réelle. En d'autres termes, nous nous attaquons à
un système sans savoir exactement en quoi il consiste, et plus
précisément en quoi il constitue un système. Sans
doute la diffusion insuffisante de la culture en science sociale est-elle
pour beaucoup dans cette ignorance qui s'ignore.
Un
concept tronqué : celui de "système capitaliste"
Quoi qu'il en soit, lorsqu'on utilise couramment
l'expression "système capitaliste", on désigne
généralement par là un certain type d'organisation
économique et sociale en vertu duquel une minorité (nationale
ou internationale) de grands possédants, actionnaires détenteurs
de l'essentiel du capital industriel et financier, s'approprient privativement
et en toute "légalité" la plus grande part des
richesses créées par une exploitation méthodique
des ressources naturelles et du travail collectif, qui va toujours - quel
qu'en soit le coût humain et écologique - aussi loin que
le lui permet la résistance (ou l'absence de résistance)
des millions de salariés et de l'État social qui est censé
les protéger, là où il existe.
Comme on peut le voir, le concept usuel de "système capitaliste"
a un contenu fondamentalement économiste et objectiviste en ce
sens qu'il connote à peu près exclusivement l'existence
de structures économiques de production, d'accumulation et de répartition
ayant une réalité objective indépendante des agents
auxquels elles imposent, de l'extérieur en quelque sorte, leurs
règles de fonctionnement et une logique de domination, dont le
critère essentiel est la place occupée dans la structure
de répartition du capital économique (en termes traditionnels:
selon qu'on est "riche" ou "pauvre"), qui semble conditionner
tout le reste. Cette acception objectiviste s'impose d'autant plus irrésistiblement
qu'elle est davantage accréditée par l'usage qu'en font
nos "élites", qui ne cessent de nous exhorter à
être "réalistes" et à prendre acte de ce
que le monde est objectivement devenu afin de nous "y adapter".
Une telle définition du "système capitaliste"
n'est pas fausse à proprement parler, mais elle est partielle et
réductrice - ne serait-ce que parce qu'elle méconnaît
le rôle joué dans le système par l'accumulation d'autres
capitaux que l'économique - et, par là même, dangereuse
dans la mesure où elle conduit à focaliser la critique,
et en conséquence l'action, sur ce qu'elle montre, et à
ignorer tout ce qu'elle occulte et qui est loin d'être secondaire.
En vertu de cette conception du capitalisme, la lutte à mener pour
changer les choses ne peut avoir d'autres objectifs que de diminuer ou
contrebalancer la puissance des détenteurs du capital (les banques,
les multinationales, les grands investisseurs, les fonds de pension, etc.)
et à contrecarrer, au plan national et international, les stratégies
élaborées par leurs organismes institutionnels, leurs lobbys
et leurs dispositifs économico-juridiques (omc, fmi, ami, agcs,
etc.) ainsi que par les gouvernements acquis au néolibéralisme.
Quant aux moyens permettant d'atteindre ces objectifs, ceux auxquels on
pense corrélativement ressortissent pour l'essentiel à l'action
de type classique, c'est-à-dire celle qui passe par le canal des
organisations politiques et syndicales nationales. Bien que celles-ci
aient connu ces dernières années un net déclin, au
bénéfice de structures associatives développant d'autres
formes d'action plus spécifiques, plus ciblées et plus temporaires,
et capables d'initiatives débordant les frontières nationales,
les syndicats et les partis politiques hexagonaux conservent en dépit
de leur affaiblissement l'importance que leur confère le fait d'être
en prise directe avec le pouvoir d'État pour gérer ou cogérer
les affaires publiques. Comme il est exclu en démocratie de s'emparer
du pouvoir autrement que par la voie des urnes, les partis politiques
professionnalisés (et leurs alliés syndicaux) sont assurés
- en vertu du slogan "C'est nous ou la chienlit" - de récupérer
par le biais du suffrage périodique l'autorité politique
qui peut leur être contestée dans le cours de leur mandat.
C'est ainsi que depuis des lustres nous apportons, au moins au second
tour de scrutin (et à contrecur, pour nombre d'entre nous),
nos voix aux candidats de partis qui se prétendent de gauche, qui
se réclament même du socialisme et qui une fois élus
font - et avec quel zèle - la politique dont le capitalisme a besoin
pour se soumettre la planète. Nous savons qu'en votant pour eux
nous annulons en somme toutes les critiques que nous avons pu leur adresser
précédemment, à eux-mêmes ou à leurs
prédécesseurs. Notre suffrage revient à leur accorder
une absolution plénière pour leurs impostures. C'est aussi
de notre part une marque d'incohérence, dont nous croyons pouvoir
nous justifier en ressassant le vieil argument : "Ça vaut
tout de même mieux que de voter pour un candidat de droite",
en oubliant comme par enchantement que le principal reproche que nous
leur avons fait, tout le temps qu'ils ont été "aux
affaires", c'était précisément de ne pas mettre
en uvre une politique vraiment de gauche, mais une politique de
droite, dont la substance proprement réactionnaire se déguisait
sous une phraséologie de gauche moderne et progressiste. Quel magnifique
témoignage de pensée magique que cette transfiguration,
par la grâce du rite électoral, du social-libéral,
auxiliaire avéré des puissants, en social-démocrate,
défenseur supposé des petits

L'insuffisance
du combat politique traditionnel
Mais ne glosons pas davantage sur cette lamentable
inconséquence qui ne fait guère honneur à nos prétentions
rationalistes et arrêtons-nous au contraire sur le fait que, en
dehors des consultations électorales, nous nous voulons résolument
opposés à la politique du pouvoir. Je dois dire que c'est
sur ce point précisément que portent mes doutes. J'entends
déjà plus d'un se récrier : "Eh quoi Que puis-je
faire de plus Je milite dans une organisation politique et aussi au plan
syndical, je participe activement au mouvement associatif, je consacre
plusieurs soirées par semaine à des réunions, des
débats, je rédige des tracts et colle des affiches, je sacrifie
le gain de plusieurs journées de travail pour faire grève,
je suis de toutes les manifestations pour la défense des libertés,
de l'emploi, de la sécurité sociale, de la fonction publique,
des retraites, des sans-papiers, de l'environnement, de l'Éducation
nationale, contre l'Europe des technocrates et des banquiers, etc., j'étais
à Millau, j'étais à Nice, je défile, je pétitionne,
je crie "Tous ensemble, tous ensemble" et "Jospin t'es
foutu" d'autant plus fort que je suis moins sûr que ce soit
vrai, et vous vous permettez de mettre en doute mon ardeur et mes convictions
d'opposant C'est un comble"
Il est indéniable que, dans l'ensemble, nous investissons des ressources
considérables en énergie, temps et argent dans la lutte
au service de nos idéaux de justice et de liberté. On ne
peut que saluer de tels efforts et remercier ceux qui les consentent,
car, sans eux, les choses seraient encore pires que ce qu'elles sont.
C'est grâce à eux que la flamme de l'espérance ne
s'éteint pas. Réjouissons-nous, au passage, de ce que ces
mobilisations, qui doivent beaucoup à leur combativité,
rencontrent un écho favorable chez une majorité de nos concitoyens,
si les sondages disent vrai.
Mais on ne peut pas ne pas remarquer en même temps que ces batailles
incessantes se situent presque toujours sur le terrain politique (en particulier
sur celui de la politique économique et sociale), où elles
impliquent des prises de position délibérées et l'affirmation
d'opinions explicites, hostiles au pouvoir politique établi et
au "système" auquel il est inféodé. En
d'autres termes, notre conception objectiviste et économiste du
"système capitaliste" a pour corollaire une réduction
politiciste de la lutte pour le changement de l'ordre établi, comme
s'il suffisait de changer de gouvernement pour changer de société,
croyance chère à Mme Angot et quotidiennement cultivée
par les médias qui, soit par incompétence soit par intérêt
bien compris, s'emploient à ramener tous les problèmes à
des affrontements claniques politiciens, voire à des querelles
de personnes et des duels de chefs. Le recours généralisé
aux techniques de sondage et aux campagnes de communication illustre bien
cette conception réductrice du débat public comme mise en
scène tapageuse d'un simple échange d'opinions politiques
individuelles, apparemment contradictoires et finalement équivalentes.
Quand les programmes en concurrence ne sont plus que des versions alternatives
d'une seule et même politique de conservation de l'ordre établi,
des expressions différentes d'une même "pensée
unique", la pensée de marché, il est clair qu'il ne
peut y avoir d'autre affrontement qu'entre des personnalités indiscernables
les unes des autres si ce n'est par leurs ambitions personnelles et leurs
solidarités tribales respectives.
Bien que nous soyons édifiés sur cette pratique du débat
en trompe-l'il, nous continuons à la cautionner dans la mesure
où, mus par l'espoir de faire quand même entendre des idées
hérétiques et discordantes dans ce qui n'est même
plus un vraidébat d'idées, nous confirmons la croyance générale
que la lutte politique se situe essentiellement sur le terrain de l'opposition
explicite entre des opinions réfléchies, c'est-à-dire
finalement dans le cadre du seul jeu électoral. Ce qui n'est qu'une
vue très partielle et déformante de la réalité.
C'est donc de la participation ardente à ce combat politique permanent
que nous tirons argument pour affirmer que nous sommes des opposants résolus
et irréductibles au "système capitaliste" et à
ses serviteurs. En fait, l'ardeur et la sincérité mêmes
de notre engagement civique, en nous enfermant dans un jeu politique qui
nous impose ses règles et ses enjeux, en arrivent à nous
masquer la véritable nature du système et, plus précisément,
à nous masquer que celui-ci ne consiste pas seulement en une réalité
(économico-politique) objective extérieure à nous-mêmes,
qui nous contraint du dehors, mais qu'il est aussi, et inséparablement,
une réalité intérieure qui opère du dedans.
En vertu d'une conception de la lutte des classes qui a historiquement
rempli une réelle fonction mobilisatrice et permis de structurer
un nouveau rapport des forces entre les détenteurs du capital et
la masse des exploités, on s'est habitué à penser
le combat anticapitaliste comme celui d'une armée de dépossédés
montant à l'assaut d'une place forte économico-politique
tenue par des possédants dont tout les sépare. On imagine,
non sans une grande naïveté, que, dès lors qu'on aura
investi la citadelle, changé le drapeau sur le donjon et fait place
nette des anciens seigneurs et de leur valetaille, la cause sera entendue,
on en aura fini avec le système capitaliste. Rares sont ceux qui
s'avisent que si on se borne à s'emparer des leviers du pouvoir
économique et politique, le système aura tôt fait
de se reconstituer à partir de sa dimension interne, de sa réalité
subjective, c'est-à-dire de la force qu'il conserve dans les têtes
et dans les curs qu'il a durablement façonnés. Quand
le pouvoir change de mains il ne change pas nécessairement de logique.

Une
vision sociologiquement fondée :
le système & son "esprit"
Sans entrer dans un exposé théorique
détaillé qui n'a pas sa place ici, je me bornerai à
souligner qu'avec l'assertion qui précède on se place au
cur même d'une vision sociologique de la réalité.
La science sociale n'aurait pas été d'un grand secours pour
la connaissance du monde si elle n'avait su mettre en lumière le
fait fondamental de la socialisation, avec la diversité de ses
effets et en particulier le fait que la socialisation du genre humain
se traduit par la structuration simultanée d'agents collectifs
(groupes de toutes dimensions et toutes structures) et d'agents individuels
(membres de ces groupes) porteurs de propriétés adéquates.
De ce point de vue, la vieille opposition classique individu/société
se révèle dépourvue de tout fondement autre qu'une
croyance métaphysique, et le social cesse d'être confondu
avec le seul collectif pour apparaître sous sa forme double et connexe
d'histoire-faite-chose (institutionnalisée) et d'histoire-faite-corps
ou, mieux encore, d'histoire-faite-personne.
Un système social, quel qu'il soit, existe toujours sous cette
double forme : autour de nous sous une forme objective, dans le foisonnement
des institutions, des appareils, des organisations, des techniques, des
classements, des distributions, des répartitions, des réglementations,
des codes, etc., et en nous sous forme d'ensembles structurés,
plus ou moins cohérents et compatibles, de dispositions personnelles,
inclinations, tendances, motivations, compétences et aptitudes
à fonctionner dans un tel environnement objectif. Pour qu'un système
social fonctionne et se reproduise, il faut qu'il y ait une relative congruence
entre structures externes et structures internes façonnées
par une même histoire. Sans un degré suffisant (et d'ailleurs
fluctuant) d'isomorphisme entre le dedans et le dehors, l'ensemble ("la
société") se mettrait à dysfonctionner plus
ou moins gravement et entrerait en crise. Comme l'étymologie le
suggère, il y a un rapport étroit entre le forum (espace
public et entité collective) et le for intérieur, règne
de la subjectivité personnelle.
Notre Moi se construit à partir des structures objectives existantes
: par le biais de sa socialisation, l'individu en intériorise la
logique de fonctionnement et en incorpore les modèles et les normes,
au fil des expériences liées à sa trajectoire personnelle.
Deux sociétés différentes, ou deux époques
historiques différentes d'une même société,
ne peuvent façonner le même type d'individu. En retour, à
mesure qu'il se construit, l'individu tend à s'autonomiser relativement
(à devenir un sujet) et à réagir sur les structures
en place pour les reproduire et les modifier tout à la fois dans
des proportions variables. Tel est le contenu sociologique minimum qu'il
importe de donner à la notion de social, faute de quoi l'analyse
des faits sociaux ne peut que s'enliser dans d'insurmontables antinomies
entre un dehors sans rapport avec un dedans et un dedans sans lien avec
un dehors. On m'excusera de répéter des choses qui, en principe,
sont censées être devenues depuis longtemps des banalités,
mais quand je constate à quel point elles sont dépourvues
de conséquence au plan des représentations et des pratiques
effectives, j'en arrive à douter qu'elles soient aussi banales
qu'elles peuvent le paraître.
Ainsi donc, lorsque nous proclamons notre hostilité au "système
capitaliste", et que toutes les critiques que nous formulons s'adressent
exclusivement à ses structures économico-politiques objectivées,
au système-fait-chose, il est clair que notre analyse s'est arrêtée
à mi-chemin et que nous avons oublié de nous interroger
sur la partie intériorisée du système, le système-fait-corps,
c'est-à-dire sur tout ce qui en nous contribue à faire fonctionner
ces structures, causes de tant de dégâts autour de nous.
Car enfin, ces structures économico-politiques oppressives et inégalitaires
ne pourraient pas fonctionner sans le concours de ce que certains sociologues
ont appelé un "esprit du capitalisme", c'est-à-dire
sans une adhésion subjective des individus qui engage, au-delà
même des idées conscientes et des sentiments explicites,
les aspects les plus profonds et les plus inconscients de leur personnalité,
tels qu'ils ont été façonnés par leur socialisation
dans le système. Toutes les formations sociales, même les
plus coercitives et tyranniques, ont un "esprit" indispensable
au fonctionnement de l'ordre établi qui sécrète en
quelque sorte le consensus subjectif et donc la légitimité
dont il a besoin. Cet "esprit" du système peut, dans
le cours même de sa constitution, prendre appui sur des théorisations
particulières qui, en le thématisant explicitement, en renforcent
l'emprise sur les sensibilités et les entendements individuels.
Il est arrivé et il arrive encore que l'on réduise, sous
l'appellation traditionnelle d'idéologie, l'esprit du système
à ce qui n'en est que l'aspect discursif plus ou moins argumenté.
Mais l'adhésion des individus va s'enraciner toujours bien au-delà
des rationalisations idéologiques (théologiques, philosophiques,
ou autres) qui peuvent leur être suggérées expressément.
Parler d' "incorporation" d'un système, ce n'est pas
une simple métaphore. Si un système nous produit (ou contribue
à nous produire) en tant que membres de tel groupe à telle
époque, cela veut dire que, par le biais de mécanismes sur
lesquels on est encore loin d'avoir fait toute la clarté, les déterminations
sociales que nous intériorisons deviennent véritablement
chair et sang. Le social s'incarne en chaque individu, et ses
déterminations, une fois incorporées à notre substance,
jouent par rapport à notre façon d'être au monde le
même rôle à la fois indispensable et non perceptible
que nos os, nos tendons et notre influx nerveux jouent dans notre locomotion.
À l'origine, les déterminations sociales viennent de l'extérieur,
mais une fois intériorisées, moyennant les inculcations
et apprentissages nécessaires, elles jouent de l'intérieur,
à la façon de réflexes automatiques, d'inclinations
spontanées ou de sentiments personnels (d'obligation, de devoir,
etc.) plus ou moins rationalisés. Dans tous les cas, elles ne sont
plus ressenties comme des contraintes extérieures mais comme des
mouvements dont le point de départ, intimior intimo meo, se situe
dans l'intimité la plus profonde de notre moi. L'adhésion,
c'est cette transformation d'une nécessité d'origine externe
en disposition personnelle à agir spontanément dans une
logique donnée. Ce mécanisme est une condition sine qua
non du fonctionnement de tout système socio-économique.
De son fonctionnement durable, s'entend. Il est toujours possible en effet
de contraindre une masse d'agents à l'obéissance en recourant
à une répression plus ou moins féroce. Mais un système
fonctionnant uniquement à la coercition ne serait pas viable longtemps.
Pour éviter d'avoir à casser continûment des têtes,
il vaut mieux façonner durablement les corps et "l'esprit"
qui les habite. Pour la longévité d'un système, il
faut impérativement que ceux qui le font fonctionner soient disposés
à le faire de leur plein gré, au moins pour l'essentiel.
Et plus leur adhésion est spontanée, moins ils ont besoin
de réfléchir pour obéir, mieux le système
se porte.
C'est ce phénomène de consentement fondamental qui a conduit
la philosophie politique classique à parler, à la façon
de La Boétie, de "servitude volontaire" pour expliquer
la pérennité de l'ordre social établi, alors même
que celui-ci, vu de l'extérieur, peut être considéré
comme tyrannique (comme l'esclavage ou le servage par exemple). Mais cette
notion est plus commode qu'exacte, non pas parce qu'elle comporterait
une inacceptable contradiction dans les termes (après tout il n'est
pas inconcevable de se vouloir sujet) mais parce que, d'un point de vue
sociologique, la soumission au système relève, le plus souvent,
moins d'une démarche volontaire que d'un ajustement pratique spontané
et socialement conditionné, dont les mécanismes sont hors
du champ de la conscience immédiate et ne peuvent s'appréhender
que par une socioanalyse - c'est-à-dire une analyse en profondeur
des effets des déterminants sociaux en chacun de nous - de la façon
dont le dehors s'installe aussi dedans et dont le dedans s'extériorise
en retour dans notre rapport personnel au monde.
Le rappel succinct de ces quelques éléments de théorie
sociologique était nécessaire à la clarté
de mon propos. On comprendra mieux, ainsi, pourquoi je considère
que la critique du système capitaliste ne peut pas s'en tenir aux
méthodes traditionnelles de la lutte économique et politique,
et se contenter de mettre en cause les structures objectives de l'ordre
établi (par exemple le marché incontrôlé des
capitaux financiers ou la politique de privatisation des services publics
ou le caractère technocratique de la construction européenne,
etc.), mais qu'elle doit, en outre et en même temps, mettre en cause
la part que nous prenons personnellement, même et surtout si ce
n'est pas intentionnel, à la "bonne" marche de l'ensemble.
Ce retour réflexif de la critique du système sur elle-même
est une entreprise difficile car elle ne peut que heurter, de prime abord,
la bonne conscience des opposants au système, qui croient généralement,
comme je le disais en commençant, avoir assez fait en dénonçant
le caractère pernicieux des structures objectives de l'ordre capitaliste
et en leur refusant leur adhésion expresse, sans même soupçonner
en quoi une telle prise de position critique, en raison même de
son caractère partiel, peut contribuer au fonctionnement du système.

La
critique comme adjuvant du système
Nous vivons en effet dans une société
qui se réclame, au plan économique, du capitalisme et, au
plan politico-juridique, de la démocratie. On a dénoncé
avec vigueur, à maintes reprises depuis les premières critiques
émises par les socialistes du xixe siècle, l'aspect exclusivement
formel de la démocratie dans les pays capitalistes. Certains n'ont
voulu y voir qu'une façade mensongère servant à masquer
la tyrannie du Capital sur le Travail, comme c'était effectivement
le cas à l'époque. C'est sans doute ce à quoi elle
se réduirait encore aujourd'hui si l'immense masse des travailleurs
salariés, prenant au sérieux le principe de citoyenneté
démocratique officiellement proclamé, ne s'était
organisée et battue sans relâche pour obtenir que ce principe
s'inscrive toujours plus dans les faits. Mais ces luttes, qui furent souvent
âpres et parfois terribles, ont exercé sur les combattants
une action pédagogique double : aux dominés elles ont appris
l'importance de savoir résister et aux dominants l'importance de
savoir céder, de "lâcher du lest", de reculer sur
l'accessoire pour mieux sauvegarder l'essentiel, et finalement de changer
pour mieux conserver. Et justement, ce qui caractérise le capitalisme
d'aujourd'hui, celui de la "mondialisation" et de la "post-modernité",
de l'"ouverture" et de la "mobilité", de l'"innovation"
et de la "flexibilité", c'est qu'il a érigé
en principe fondamental de fonctionnement l'aptitude à accepter,
voire à prendre l'initiative de tous les changements possibles
et imaginables, pourvu qu'ils laissent intact l'essentiel, à savoir
la possibilité d'accumulation du profit maximum dans le plus court
terme et au bénéfice des grands investisseurs. Si autrefois
Paris valait bien une messe, régner sur le monde vaut bien aujourd'hui
quelques concessions aux revendications des salariés-citoyens.
Ce qui implique qu'on laisse ces derniers exprimer "librement"
leurs revendications, voire qu'on les y encourage, qu'on les consulte
et qu'à l'occasion on prenne en compte leurs exigences ou leurs
avis. Dans les démocraties d'aujourd'hui, les "maîtres
du monde" et les personnels politiques à leur dévotion
ne peuvent plus se permettre d'ignorer superbement la vox populi, dont
en dernière instance ils tirent leur légitimité.
Les constitutions démocratiques ne peuvent se réduire à
une façade purement formelle. Elles ont des effets limités
mais réels. Elles obligent pour le moins les dominants à
rendre des comptes, à se justifier d'être ce qu'ils sont
et de faire ce qu'ils font. Elles leur imposent de résoudre en
permanence un "problème en termes d'image", comme aiment
à dire les agences de marketing. Bien entendu, les dominants ne
manquent pas de recourir à tous les moyens en leur pouvoir (en
particulier en internationalisant leurs stratégies) pour piper
les dés et échapper aux contraintes du jeu démocratique
(qui se déroule traditionnellement dans le cadre national). Il
appartient aux dominés d'utiliser de façon plus intransigeante
les moyens que les règles du jeu démocratique leur offrent
pour imposer une prise en compte effective de leurs attentes. À
cet égard, les salariés-citoyens auraient plutôt tendance
à pécher par excès de pondération que par
défaut. Il y aurait en effet beaucoup à dire sur l'influence
ultra-modératrice, quand ce n'est pas la pusillanimité,
voire la complicité, dont beaucoup trop de "représentants
du peuple", tant syndicaux que politiques, font trop souvent preuve
dans la lutte contre un système qu'ils s'ingénient à
cogérer et dont ils dénoncent non plus le principe mais
seulement les "excès", sans qu'on sache jamais très
bien où commence exactement à leurs yeux l'"excès"
de tyrannie d'un système capitaliste qui broie jour après
jour, en toute impunité, chez nous comme ailleurs, des myriades
de destins individuels. Mais là n'est pas mon propos.
Ce que je veux souligner en effet ici, c'est que même en se plaçant
dans la meilleure des hypothèses, celle d'une lutte énergique,
soutenue et lucide de la part des dominés, si cette lutte se cantonne,
comme c'est le plus souvent le cas, sur le plan économique et/ou
politique, dans le cadre défini par les institutions démocratiques
existantes, non seulement elle risque de ne pas causer de dommage irrémédiable
au système capitaliste mais encore elle a toute probabilité
de lui rendre service à terme, en indiquant à ses ingénieurs
sur quels points et dans quels secteurs il convient de renforcer les défenses
du système ou ses capacités d'offensive, y compris en engageant
des transformations (au plan par exemple des rapports dans les entreprises,
ou des méthodes de management, ou de la stratégie d'implantation,
ou de respect de l'environnement, etc.) qui, sous couvert d'innovation
et de modernité, ont pour effet d'adapter le processus d'accumulation
capitaliste au changement des conditions sociales dans lesquelles il se
déroule.
Il serait évidemment stupide de prétendre, sous prétexte
de ne pas conforter le système, qu'il est préférable
de rester l'arme au pied et de ne pas réclamer de meilleurs salaires
et conditions de travail, une meilleure politique de l'emploi, de l'éducation,
de la santé, etc., et d'une façon générale
tout ce qui peut favoriser une meilleure utilisation des fruits de la
croissance au bénéfice de la collectivité et une
plus grande participation des gouvernés aux affaires publiques.
Au contraire, il faudrait se battre encore plus vigoureusement pour de
tels objectifs, et de façon un peu plus unitaire que ça
n'est malheureusement le cas. Mais il faut avoir conscience, en menant
ce nécessaire combat, qu'en tout état de cause il n'est
pas suffisant, qu'il ne peut à lui seul venir à bout d'un
système d'autant plus capable d'intégrer à ses stratégies
de domination les critiques qui lui sont adressées que celles-ci
sont plus partielles, moins radicales, moins averties de la double réalité
objective/subjective du système en question, de sorte que la lutte
menée contre le système est à peu près condamnée
à retarder en permanence sur les évolutions de ce dernier.
Il faut se garder d'apporter de l'eau au moulin de la critique anti-syndicale
traditionnelle, critique de droite dont on sait trop à qui elle
profite.
Le patronat et les tenants du libéralisme économique ont
toujours rêvé d'un marché du travail entièrement
"libre", c'est-à-dire avec des légions de salariés
complètement à la merci des entreprises, sans aucune organisation
syndicale pour se défendre. On ne saurait pour autant dispenser
les syndicats de la nécessaire réflexion critique qu'appellent
leur situation et leur action, leurs limites et leurs insuffisances, au
stade actuel du capitalisme, tant au plan organisationnel qu'au plan doctrinal.
Il conviendrait en particulier qu'ils s'interrogent sur la contribution
qu'ils apportent au fonctionnement d'un système dont tous dénoncent
les effets nuisibles, en renonçant désormais à analyser
sérieusement les causes profondes, puisqu'il question désormais
non plus de rompre avec le système, ni même de le contester
réellement, mais plutôt de l'"accompagner" dans
ses évolutions.

L'imposture
sociale-démocrate
Un système de domination - et le capitalisme d'aujourd'hui plus
que tout autre - ne peut perdurer qu'au prix d'un minimum (variable) de
redistribution sans lequel ilne pourrait plus entretenir l'adhésion
(ne serait-ce que passive) de la masse des dominés. On sait depuis
Juvénal que ce minimum est assuré par "du pain et des
jeux". La formule pourrait facilement être actualisée.
On conçoit que les citoyens romains les moins fortunés d'il
y a quelque vingt siècles s'en soient accommodés. Toute
la question est de savoir si les citoyens d'une démocratie occidentale
développée, comme la France du xxie siècle, peuvent
se contenter, sans déchoir de leur dignité civique et morale,
de réclamer encore plus de jouissances et de réjouissances
au système capitaliste en le tenant quitte du reste, c'est-à-dire
du pillage et du gaspillage systématiques et planétaires
des ressources
matérielles et des vies humaines, ainsi que de l'usurpation de
souveraineté qui lui sont consubstantiels. Un système de
production et d'accumulation, d'autant plus efficace qu'il est plus immoral,
plus cynique, moins soucieux de préserver la dignité et
de satisfaire les besoins de ceux qu'il exploite, peut-il acheter, moyennant
un saupoudrage social, humanitaire ou "compassionnel" (comme
dirait Bush Junior), l'adhésion d'un peuple à sa propre
dépossession et à son propre avilissement
À vrai dire, cette question est purement rhétorique, car
la réponse relève de l'observation la plus constante et
elle est positive. Oui, le système est capable d'extorquer à
ses victimes mêmes leur consentement en échange de certaines
satisfactions au plan du confort matériel et de l'espérance
de réussite sociale. Je ne parlerai pas, par décence, de
ceux qui sont le plus victimisés, de toutes ces catégories
que désignait naguère l'appellation de "misérables",
(remplacée aujourd'hui par divers euphémismes : nouveaux
pauvres, exclus, marginaux, etc.) que l'on s'efforce de cacher ou de contenir
à la lisière du monde "civilisé" et jouisseur,
et qu'un criminel abandon transforme parfois en bourreaux désespérés
d'eux-mêmes et de leurs semblables.
Ceux dont je veux surtout parler ici, ce sont les membres des différentes
fractions de ces classes moyennes dont nous faisons partie et qui constituent
aujourd'hui la composante essentielle de la population des démocraties
occidentales, celle précisément dont l'adhésion importe
le plus pour le soutien du système. Je pense que, faute du consentement
de ces millions de salariés-citoyens au système, celui-ci
ne pourrait se soutenir, sauf à jeter bas le masque de la démocratie
et à se transformer en tyrannie avérée gouvernant
par la terreur. Il serait sans doute facile d'obtenir un assez large accord
sur ce point. La difficulté commence avec la définition
de ce qu'il faut entendre par "consentement".
Dans son usage courant, le terme est pratiquement synonyme d'"accord
délibéré". Il connote presque toujours l'intentionalité,
c'est-à-dire l'adhésion, active ou passive mais en tout
cas lucide, aux agissements d'un tiers. Cette forme de complicité,
très importante d'un point de vue juridique, l'est beaucoup moins
d'un point de vue sociologique, où elle n'est plus qu'un cas limite
de l'adhésion qu'un agent peut accorder (ou refuser) à sa
situation objective. Il n'est certes pas inutile au fonctionnement d'un
système de bénéficier de cette forme d'acquiescement
explicite, et le système capitaliste s'efforce de l'obtenir aussi.
Mais ce qui fait davantage encore sa force, c'est l'adhésion inconsciente
des agents, la connivence non intentionnelle, forme de complicité
qui s'ignore parce qu'elle va sans dire et sans y penser.
Elle provient du fait que structures objectives externes et structures
subjectives internes sont dans un rapport plus ou moins étroit
de correspondance et que cet isomorphisme relatif conduit les individus
à agir spontanément de façon compatible, à
leur insu même, avec la logique objective du système qu'ils
ont intériorisée (en vertu de la place qu'ils y occupent,
des propriétés qu'ils détiennent, etc.), de sorte
qu'ils peuvent continuer à faire corps avec le système alors
même qu'ils en sont arrivés, du fait d'une "prise de
conscience" politique, à se détacher en partie de lui,
voire à développer une lutte dans le système qu'ils
confondent volontiers avec une lutte contre le système. Or, nous
venons de le voir, tant que l'opposition se manifeste dans le système
(même si c'est pour critiquer avec virulence certains de ses défauts)
elle demeure ambiguë, dans la mesure où, tout en créant
des discordances dans l'adhésion à l'ordre établi,
elle lui est néanmoins utile en l'incitant à trouver les
moyens de restaurer le consensus sans que jamais l'essentiel (qui est
à la racine de tous les défauts dénoncés)
soit remis en question. C'est ce que le système capitaliste a réussi
à faire déjà du temps qu'il existait un "bloc
socialiste", et a fortiori depuis l'effondrement de ce dernier.
Lorsque l'Union soviétique existait encore, on avait tendance,
dans le contexte de la guerre froide, à surestimer sa puissance,
ne fût-ce que pour épouvanter davantage et mobiliser en conséquence.
Depuis sa disparition on a tendance à surestimer la puissance du
système capitaliste, ou plutôt à sous-estimer grandement
ses faiblesses et à perdre de vue le fait que non seulement il
n'a réglé aucune de ses contradictions fondamentales, mais
encore que celles-ci se sont considérablement aggravées.
C'est en particulier le cas de celle que j'ai évoquée un
peu plus haut et qu'on peut résumer en parlant de développement
de la dimension démocratique et d'intensification des luttes pour
toutes les libertés, processus liés à l'extension
du salariat, à l'élévation du niveau d'instruction
et d'information, à la croissance des classes moyennes, etc., tous
aspects de la réalité sociale qui entrent en contradiction
avec la concentration croissante et la privatisation du capital. Ce processus
est aussi vieux que le capitalisme, mais on ne saurait trop insister sur
le degré d'acuité atteint par cette contradiction dans l'état
actuel d'un système qui s'est monstrueusement hypertrophié.
Celui-ci est devenu une énorme bombe dont la charge explosive,
qu'il est obligé de désamorcer en permanence pour éviter
la déflagration, ne cesse de grossir. Et le procédé
le plus efficace de désamorçage, c'est encore, on l'aura
deviné, de faire autant de concessions qu'il est nécessaire
aux revendications de la masse des gouvernés, lesquels sont moins
que jamais des ilotes analphabètes et ne sont plus manipulables
aussi facilement qu'autrefois.
Telle est la raison essentielle pour laquelle le courant moderniste des
partisans du système capitaliste, sous le pavillon flatteur et
rassurant de la social-démocratie, est devenu le courant politique
dominant en Europe. Leur différence spécifique par rapport
à la droite réactionnaire classique consiste à se
présenter publiquement comme des défenseurs du monde du
travail pour mieux défendre la domination du capital, dont ils
assurent le service de déminage. Moyennant une propagande médiatique
intense, ils arrivent à accréditer chez les salariés
l'illusion qu'ils sont les auteurs bienveillants d'une politique sociale
humaniste (voire sociale-ouvriériste), généreuse,
soucieuse de justice et de dignité, alors qu'en fait tout leur
talent, acquis dans les écoles du pouvoir, est de gérer
au mieux des intérêts dominants l'indispensable redistribution
sans laquelle des millions de salariés frustrés et excédés
risqueraient de se mobiliser contre le système. Celui-ci ne peut
rester crédible qu'en répondant positivement à des
attentes et des aspirations qui vont croissant de génération
en génération. Ce qui est vital pour le système c'est,
à défaut de pouvoir les éliminer, de les maintenir
dans les limites compatibles avec la logique de reproduction de ses structures.
Non seulement la social-démocratie actuelle n'a plus rien à
voir avec une force d'opposition au système capitaliste (ce qu'elle
fut autrefois, à l'époque d'un Jean Jaurès, d'un
Karl Liebknecht et d'une Rosa Luxemburg), mais elle lui sert au contraire
de bouée de sauvetage en mettant en uvre, à l'échelle
nationale et/ou européenne, une politique acceptable par l'immense
majorité des classes moyennes, c'est-à-dire, sous le label
socialiste ou travailliste, diverses variantes d'un social-libéralisme
que seule la droite républicaine américaine la plus effroyablement
réactionnaire considère comme étant encore une politique
d'inspiration socialiste.
Les partis "socialistes" actuels ont tous viré leur cuti
depuis longtemps en abandonnant officiellement leur doctrine anticapitaliste
originelle pour se rallier au social-libéralisme, c'est-à-dire
à un capitalisme conscient de la nécessité de consentir
des réformes. Le tour de passe-passe des sociaux-démocrates
d'aujourd'hui consiste à entretenir, en jouant sur les mots, la
confusion entre "réformisme", "socialisme"
et "gauche". Il n'y a plus désormais de possibilité
de lutter sérieusement contre le système capitaliste si
on ne réalise pas, au départ, qu'il a revêtu la défroque
socialiste, autrement dit que le prétendu socialisme des Mitterrand,
Rocard, Jospin, Fabius, Blair, Schröder et tutti quanti n'est pas
de gauche, comme ils ont le front de le proclamer, mais bien de droite.
Le capitalisme a toujours eu au moins deux fers au feu. Il utilise désormais
le fer "socialiste" parce que, dans une société
de classes moyennes développées, c'est le plus efficace
pour maintenir la grande masse des salariés dans l'obéissance.
Aux âmes ingénues qui objecteront que, "quand même,
les socialistes font des réformes, on peut leur en être reconnaissant",
je me permettrai de faire remarquer que les puissants du monde capitaliste
ont des raisons bien meilleures encore d'être reconnaissants aux
socialistes de tout le mal qu'ils se donnent pour maintenir au moindre
coût (politique, économique et social) l'ordre capitaliste
de par le monde.
Ce que trop de citoyens n'ont pas encore compris, c'est que la même
évolution historique qui a conduit à la "mondialisation"
de l'économie libérale est aussi en train de créer
les conditions de dépassement de ce système. Et loin que
le genre humain soit condamné au règne sans fin du capitalisme,
on peut dire au contraire que jamais l'utopie d'une humanité libérée,
fraternelle et juste, n'a rencontré dans la réalité
des bases matérielles et symboliques aussi solides. Encore faut-il
se battre pour en tirer parti, et donc se battre aussi contre les faux-semblants
et les leurres que le système met en uvre pour abuser, freiner
et dévoyer les luttes. La fonction politique de la social-démocratie
est précisément aujourd'hui de récupérer au
bénéfice du système les critiques dont il est l'objet.
Mutatis mutandis, la notion actuelle de social-démocratie est au
règne du capitalisme ce que la notion de monarchie constitutionnelle
était à la monarchie absolue : un moyen de sauver le régime
en retardant indéfiniment, s'il se peut, l'idée qu'il faut
en finir avec le principe même de l'ordre existant.
Mais l'opposition dans le système n'est pas simplement le résultat
d'une manipulation de l'électorat par d'habiles stratèges
politiques.
Encore faut-il, pour que les stratagèmes fonctionnent, qu'ils s'adressent
à un public doté de propriétés qui l'exposent
à la mystification.

La
connivence
On sait depuis longtemps que les classes moyennes, toutes catégories
confondues, sont particulièrement enclines à pratiquer ce
type d'opposition du fait que leurs propriétés sont fondamentalement
déterminées par leur position en porte-à-faux dans
la structure de répartition des différentes espèces
de capital, dans l'entre-deux social s'étendant entre le pôle
dominant du trop-plein et le pôle dominé du trop peu. Développées
à grande échelle par le système économico-politique
libéral, elles en sont devenues la composante la plus importante
sociologiquement, par leur nombre et par le rôle irremplaçable
qu'elles jouent dans son fonctionnement. Quels que soient les déficits
dont elles peuvent avoir à souffrir du fait de leur statut hybride
et de leur position intermédiaire, les différentes fractions
de la petite bourgeoisie ont intérêt apparemment à
ne pas "casser la baraque" et à s'accommoder d'un compromis
avec le système dont elles tirent leur subsistance et en dehors
duquel elles auraient peine à seulement imaginer leur avenir. On
ne saurait pour autant réduire leur attachement au système
à un calcul rationnel plus ou moins étriqué et sordide.
Au demeurant, une partie non négligeable de ces classes moyennes
non seulement se situe politiquement "à gauche" mais
se déclare ouvertement hostile au "système capitaliste".
C'est tout particulièrement à elle que s'adressent ces considérations
sur la connivence (ou complicité non intentionnelle) avec le système
et sur l'adhésion que celui-ci réussit à lui extorquer
en dépit de son hostilité proclamée et sincère.
Si on est en droit d'affirmer que cette partie des classes moyennes est
en connivence avec le système, a fortiori l'est-on à propos
de toutes les autres composantes qui ne vont pas jusqu'à cette
prise de position politique et qui manifestent souvent un grand zèle
dans leur adhésion à l'ordre établi.
Efforçons-nous par conséquent de préciser en quoi
consiste cette connivence implicite et comment elle se manifeste.
Pour répondre à cette question une première précision
s'impose. L'adhésion à un système social réel
ne peut pas se décrire sur le modèle de l'adhésion
d'un converti à un credo religieux ou philosophique. Le converti
qui embrasse une foi nouvelle opère une démarche dont la
dimension réflexive est évidente. Il adhère sur la
base d'un travail minima d'endoctrinement préalable et il sait
(ou croit savoir) exactement ce qu'il fait, quelle est la raison de son
adhésion et la nature de son objet. En revanche, ce n'est que très
tardivement qu'un individu parvient à réfléchir expressément
sur son adhésion au système social dans lequel il a été
façonné, si tant est qu'il soit amené à s'en
préoccuper. Son adhésion est pré-réflexive
et essentiellement liée au fait qu'il a été socialisé
dans des conditions déterminées à un moment historique
donné, sans avoir eu à choisir ni ces conditions ni ce moment.
Le système est d'abord pour lui un donné qui a toute l'évidence
et l'inertie du déjà-là, du toujours-ainsi. Sa position
originelle dans la structure sociale place l'agent sur les rails d'une
existence qui est ce qu'elle est, et c'est en menant cette existence-là,
au milieu de ses semblables, en faisant ce qu'il a à faire, que
l'individu adhère au système et que celui-ci adhère
à lui. Les questions qui se posent à l'individu sont celles
que lui posent ses pratiques personnelles quotidiennes, aux plans familial,
professionnel, civique et autres. Mais ces questions ne se posent à
lui que parce qu'il est déjà dans le système et que
son appartenance à celui-ci conditionne toute son existence et
toutes ses expériences. En d'autres termes, c'est en adhérant
à des pratiques déterminées, à des jeux sociaux
particuliers avec leurs règles propres, leurs enjeux spécifiques
et leur concurrence interne que l'individu donne en même temps,
comme par surcroît et sans y penser expressément, son adhésion
au système qui englobe tous les aspects de son existence. L'adhésion
au système tire sa force irrésistible de ce qu'elle est
de l'ordre du non dit, de l'impensé, de l'implicite. Et elle peut
le rester longtemps, même chez des individus instruits et diplômés
qui, croyant ne faire que ce qu'ils font (de l'informatique, du commerce,
de la musique, des arts martiaux, de l'action associative, etc.), font,
à leur insu, sans le vouloir expressément, et selon la logique
systémique du coup double, tout ce qui est en leur pouvoir pour
faire fonctionner un système qui n'est jamais si bien servi que
quand les gens s'occupent de leurs "petites affaires" sans s'occuper
sciemment de lui.
L'adhésion au système n'est qu'exceptionnellement l'affaire
d'un choix délibéré, au terme d'une réflexion
portant expressément sur la nature du système en tant que
tel. Elle ne consiste généralement pas en un acte global,
unique et définitif, mais plutôt en un processus d'adhésions
multiples et renouvelées, qui se renforcent par leur répétition
même chaque fois que nous nous engageons dans les différentes
activités de notre vie quotidienne. Ce qu'on appelle l'adhésion
au système, c'est en fait une multiplicité d'investissements
dans des pratiques sociales caractéristiques de notre condition,
constitutives de notre style de vie, et dont nous ne voyons pas le plus
souvent comment elles s'inscrivent dans la logique du système,
à la façon dont par exemple les passionnés de musique
qui échangent "gratuitement" des "tubes" par
l'intermédiaire de Napster sur Internet n'ont pas conscience de
contribuer à la marchandisation de l'art poursuivie par les multinationales.
Une seconde précision est maintenant nécessaire. Jusqu'ici
j'ai parlé du "système" comme s'il était
unique, monolithique et co-extensif à la société
tout entière. En réalité celle-ci est un système
de systèmes (ou de sous-systèmes) dont certains sont des
vestiges plus ou moins solides et plus ou moins transformés du
passé. Par exemple, le capitalisme n'a pas inventé la famille,
ni l'éducation, ni l'art, ni le travail, ni la science, etc. En
conséquence, il est normal que la multiplicité de champs
sociaux ayant chacun son histoire propre se traduise par une multiplicité
de logiques de fonctionnement ayant chacune son principe dominant (son
système de valeurs, sa finalité, ses règles, etc.).
Pourquoi alors parler du système capitaliste comme s'il était
toute la réalité sociale à lui seul

L'hégémonie
du capital économique
La réduction de toute la réalité sociale au système
capitaliste n'est pourtant pas dépourvue de fondement. En effet,
si dans le principe on est en droit de poser que tout champ social est
doté d'une autonomie relative et tend à fonctionner selon
sa logique propre, on peut observer qu'en pratique le degré d'autonomie
réelle d'un champ varie considérablement selon le rapport
de forces qu'il établit avec les autres champs, et qu'à
chaque époque de l'histoire d'une société il existe
généralement un petit nombre de champs, voire un seul champ,
qui concentrent des ressources, des biens matériels et/ou symboliques,
bref, une variété de capital indispensable à la vie
de toute la société et dont les plus gros détenteurs
se trouvent donc placés en position de force par rapport à
tous les autres moins bien pourvus qu'eux. À certains moments ce
sont par exemple les guerriers, détenteurs du quasi-monopole de
la force militaire, qui font la loi au reste de la société.
À d'autres moments, ailleurs, ce sont les prêtres, détenteurs
du monopole de l'administration des biens de salut spirituel. À
d'autres moments ce sont les commerçants ou bien les gens instruits,
les robins, les juges, les magistrats, les savants, etc.
Évidemment, quand la caste des militaires est au pouvoir, les prêtres,
les marchands, les artisans, les médecins, les lettrés,
les fonctionnaires, etc., se démènent pour conserver le
maximum d'autonomie à leur champ d'activité propre et pour
empêcher le pouvoir militaire de les régenter de A à
Z. Mais s'ils ont un besoin vital de protection militaire (par exemple
contre les menaces d'un ennemi extérieur), ils sont bien obligés
de ménager le pouvoir des guerriers, qui vont évidemment
en profiter. Et l'autonomie des champs dominés se réduit
à mesure que s'accroît la puissance du champ dominant, qui
tient essentiellement au fait que les dominés eux-mêmes reconnaissent
leur dépendance par rapport au capital des dominants. Il en est
ainsi pour tous les champs sociaux qui cherchent toujours à établir
un rapport de forces en leur faveur en spéculant sur les besoins
de leurs semblables.
Dans le monde contemporain, chez nous comme un peu partout, nous sommes
passés sous la dépendance du capital économique dont
les plus gros détenteurs (monopoles industriels, banques, multinationales,
grands investisseurs) sont désormais en situation de faire la loi
au reste du monde, directement ou par gouvernements interposés,
parce qu'ils possèdent ce qui est devenu, aux yeux de toutes les
populations, une valeur fondamentale de l'existence humaine, une valeur
qui mesure toutes les autres : l'argent.
Jamais sans doute dans l'histoire un champ social n'a atteint le degré
de puissance et de concentration du capital qui est celui du champ économique
actuel, et n'a été autant en mesure de se soumettre les
autres champs sociaux en leur imposant sa propre logique de fonctionnement
(marchandisation de toutes les activités sans exception, transformation
de la planète en un vaste foirail où tout s'achète
et tout se vend).
La surdétermination de toutes les pratiques sociales par le poids
de l'argent dans tous les champs sociaux, la situation d'hétéronomie
grandissante dans laquelle ils se trouvent par rapport à l'hégémonie
du pouvoir économique et financier, telles sont les raisons qui
autorisent à parler d'un "système capitaliste"
dont la logique rentabiliste omniprésente impose partout ses effets
délétères. Fort heureusement, l'entreprise d'annexion
de tous les champs sociaux par le capital financier n'est pas totalement
accomplie. Le totalitarisme économique capitaliste n'a pas encore
réussi à annihiler entièrement la capacité
des champs sociaux à développer des ressources matérielles
et surtout symboliques capables de mobilisation et de résistance.
Il y a encore des enseignants, des chercheurs, des cinéastes, des
artistes, etc., pour croire à l'éminente valeur du savoir
désintéressé et de la culture, il y a encore des
juges pour considérer que la Justice n'est pas là pour défendre
les iniquités sociales et les exactions des grands de ce monde,
il y a encore des paysans pour croire les bovins herbivores, des fonctionnaires
soucieux de défendre le service public, des sportifs amateurs,
des médecins humanistes, des journalistes indépendants,
des prêtres compatissants envers les pauvres, etc.
Mais d'une part toutes ces forces sont émiettées et fort
éloignées de pouvoir constituer un front anticapitaliste
uni (si tant est qu'elles soient toutes motivées par un rejet explicite
du capitalisme), et d'autre part les différents champs auxquels
elles appartiennent sont déjà plus ou moins largement annexés
par la puissance capitaliste, du fait des rachats, des fusions et des
privatisations. La colossale accumulation des capitaux financiers permet
à leurs détenteurs de s'emparer de tous les secteurs d'activité
qu'ils estiment générateurs de profits substantiels rapides,
et de laisser dépérir les autres (voir par exemple les effets
de la privatisation des transports en Grande-Bretagne ou de la production
d'électricité aux États-Unis). Mais l'importance
prise par le capital économique dans tous les secteurs de la vie
sociale n'explique pas à elle seule la force des dominants du système.
Si ces derniers n'avaient que de l'argent en abondance, ils ne seraient
pas encore les "maîtres du monde". L'argent lui-même
tire sa force de la représentation que s'en font les dominés,
depuis ceux qui le considèrent sinon comme une fin désirable
en soi, du moins comme un indispensable moyen de vivre décemment,
voire comme un mal nécessaire, jusqu'à ceux, toujours plus
nombreux, qui y voient un bien suprême, le marqueur de la réussite
sociale, la récompense du mérite et la preuve tangible de
l'excellence ou de la supériorité, voire de l'élection.
En termes plus imagés, on peut dire que le veau d'or ne devient
une idole que si les tribus se prosternent devant lui. Ce qui nous ramène
à l'idée précédemment exprimée que
le fonctionnement du système de domination capitaliste doit au
moins autant aux dispositions intériorisées par les dominés
qu'aux propriétés objectives des dominants.

La
pédagogie du système : la production de l'illusion
Tout système soumet les populations qu'il
gouverne à une socialisation adéquate, à la fois
informelle et institutionnalisée. Je n'entrerai pas ici dans l'examen
détaillé des dispositifs et instances innombrables qui,
directement ou indirectement, contribuent chez nous à l'action
pédagogique nécessaire pour façonner des sujets (dans
la double acception du terme) dont les structures de personnalité
sont fondamentalement accordées aux structures objectives du système.
Il s'agit là d'un véritable travail de domestication, ayant
pour effet de faire habiter le système par sa population et la
population par le système. Pour n'en donner qu'un exemple significatif,
je rappellerai que le monde capitaliste est ultra-individualiste et qu'il
a besoin d'individus pour qui il va de soi que l'existence est une compétition
impitoyable où chacun est en concurrence avec tous les autres et
où les meilleurs, les mieux adaptés, les plus entreprenants
(les "gagneurs", les "battants", les "tueurs",
etc.) sont seuls dignes de réussir, c'est-à-dire de s'agréger
au groupe des dominants. Ce darwinisme social qui érige la réussite
individuelle à tout prix en fin ultime de toute activité
est rarement enseigné de façon expresse et brutale, en France
en tout cas, mais son idéologie s'est répandue partout,
au moins de façon diffuse, implicite, non réfléchie,
à l'état de vérité existentielle, plus vécue
que conçue. Ce sont surtout des "vérités"
pratiques de cette nature que la socialisation introduit en chacun et
qui, une fois installées, tendent à structurer durablement
de véritables réflexes de la sensibilité et de l'entendement.
On n'en finirait pas d'énumérer tous les moyens (institutions,
appareils, organismes, etc.) dont dispose le système pour faire
intérioriser aux agents les dispositions adéquates à
son fonctionnement. En fait, toutes les pratiques sociales auxquelles
nous prenons part ont des effets pédagogiques implicites et contribuent
peu ou prou à "plier la machine" en nous, dans un sens
le plus souvent conforme aux besoins du système, même s'il
ne l'est pas toujours.
J'aimerais toutefois évoquer au passage, entre autres grands moyens
de "dressage" intégrés au système capitaliste
actuel, trois dispositifs qui me semblent essentiels et qui exercent une
action pédagogique d'autant plus efficace qu'elle est officiellement
censée servir des valeurs universelles, pour le bien commun, et
qu'en conséquence elle rencontre la plus large et la plus constante
approbation. Il s'agit de ces trois formidables ateliers de production
symbolique dont le travail, tout en s'adressant à l'entendement
rationnel et à la sensibilité consciente de leurs publics,
a pour effet principal de structurer solidement leur inconscient social
: le système scolaire et universitaire, le système médiatique
d'information-communication, et le système politique de la démocratie
représentative.
Je me bornerai à faire remarquer à propos de ces institutions
énormes et complexes, dépositaires d'une histoire déjà
longue et contrastée, et parvenues historiquement à un haut
niveau d'autonomie relative, que, même en les créditant d'un
certain nombre d'effets incontestablement positifs en matière d'utilité
publique, de progrès des murs, de défense du droit,
de la justice et de la liberté, on ne peut pas s'aveugler sur l'ampleur
de la contribution qu'elles ont apportée, chacune à sa façon,
à la reproduction du système capitaliste, ni sur le fait
qu'aujourd'hui, peut-être plus que jamais, bien loin d'avoir atteint
leurs objectifs originellement proclamés, qui étaient d'uvrer
à la libération du genre humain, rien de moins, elles constituent
trois dispositifs indispensables à l'imposition, dans tous les
domaines, de hiérarchies et de classements qui sont devenus des
moyens et des fins de la domination de classe.
En fait, le système scolaire et universitaire, mis à part
le travail de formation basique qu'il accomplit vaille que vaille dans
le primaire et une partie du secondaire, sert essentiellement à
donner aux dominants sociaux, par l'onction des diplômes les plus
prisés (grandes écoles, iep, etc.), le surcroît de
légitimité que le capital culturel peut apporter au capital
économique et au capital social, ainsi que l'assurance de ne pas
laisser s'introduire dans les sphères du pouvoir trop de parvenus
atypiques.
En effet, comme seuls l'ignorent ceux qui ne veulent pas entendre les
enseignements les mieux établis de la sociologie de l'éducation
et de la culture, l'École a joué et continue à jouer
un rôle décisif - et constamment confirmé par toutes
les enquêtes empiriques - dans le recrutement et la formation d'élites
qui sont issues massivement des classes supérieures, possédantes
et dirigeantes, et pas spécialement enclines à se plaindre
du capitalisme. Ce n'est pas là un hasard providentiel mais le
résultat de mécanismes socialement déterminés
(et surdéterminés) d'autant plus performants que la plupart
de ceux qui les font fonctionner, enseignants et enseignés confondus,
sont sincèrement convaincus que ces mécanismes de sélection
permettent de distinguer effectivement, avec impartialité, les
"meilleurs élèves", ceux qui méritent vraiment
de l'emporter dans la compétition scolaire et au-delà dans
la rude compétition sociale. Plus longtemps on va à l'école,
plus profondément on est façonné par le moule scolaire,
et plus on est disposé à partager cette vision méritocratique
de l'excellence, qui bien souvent confine sans s'en rendre compte à
une forme de racisme de l'intelligence. Qui pourrait s'en plaindre Pas
la plupart des enseignants pour qui cette croyance méritocratique
contribue à la théodicée de la corporation et à
la justification de leur propre pouvoir; pas les dominants, qui sont évidemment
ravis de recevoir de l'autorité scolaire la confirmation qu'ils
appartiennent bien à une aristocratie native et que leurs privilèges
ne sont pas usurpés pas davantage les dominés, qui trouvent
eux aussi dans le verdict sans appel de l'institution scolaire la confirmation
de leur indignité. Que pèsent alors les pieuses proclamations
d'indépendance et d'impartialité scolaires devant la force
incorporée d'un tel inconscient social
Quel crédit accorder à ces mêmes protestations d'indépendance
et d'impartialité quand elles proviennent de journalistes qui,
dans leur grande majorité, font fonctionner avec zèle un
système médiatique d'information dont ils trouvent normal
qu'il soit tombé à peu près entièrement aux
mains de grandes entreprises capitalistes, et qui, du fait même
de leur recrutement social, de leur formation et de leurs conditions de
travail, sont prédisposés à véhiculer aveuglément
le nouvel "esprit" du capitalisme, son apologie de la force,
du fric et de la frime, transfigurée en culte de l'"efficacité",
de la "créativité", de la "souplesse",
etc. ? Quelle confiance peut-on faire à une corporation dont la
caste dirigeante, spéculant tantôt sur l'inculture, tantôt
sur la précarité matérielle et statutaire de la masse
de ses subordonnés, a transformé les rédactions de
la presse, tant écrite qu'audiovisuelle, à quelques rares
et courageuses exceptions près, en officines de propagande et de
publicité du néolibéralisme, de ses pompes et de
ses uvres
Enfin, quel sérieux reconnaître à un personnel politique
(de presque toute obédience) dont les professions de foi uniformément
humanistes et universalistes, à supposer qu'elles soient toutes
sincères, ne sauraient empêcher les ralliements à
la Realpolitik imposée par les marchés financiers et par
la logique électoraliste de reproduction de la classe politique
Le champ politique, dans sa réalité ultra-médiatisée,
est devenu un théâtre de marionnettes qui ne se soutient
que grâce à la mise en scène permanente, quotidienne
et obsédante de ses vedettes et de leurs comparses par des journalistes
acopinés et faussement impertinents, experts dans l'art de faire
une montagne du moindre remuement de la taupinière politicienne.
La véritable pensée politique se trouve désormais
ailleurs que dans les partis traditionnels. Ceux-ci sont devenus des sectes
fidéistes où un collège de cardinaux retors et d'évêques
casuistes s'ingénie à entretenir la dévotion fétichiste
de la masse des croyants de base à celui d'entre eux qui leur paraît
le plus papabile.

Le
besoin d'illusion des classes moyennes
Les trois instances de production symbolique que
je viens d'évoquer sont sans doute, à l'heure actuelle,
trois des plus puissants pourvoyeurs d'illusions du système capitaliste
qui les a annexés à peu près totalement. Le système
scolaire et universitaire entretient l'illusion de l'égalité
des chances des enfants en matière de réussite et de promotion.
Le système médiatique entretient l'illusion du pluralisme
d'opinion et de la liberté d'expression. Le système politique
entretient l'illusion que le véritable pouvoir est encore politique
et, en l'occurrence, qu'il est non seulement démocratique mais
à gauche. De toutes les impostures caractérisant le monde
dans lequel nous vivons, celle-ci est peut-être la plus grossière.
En France, le parti socialiste en est, de Mitterrand à Jospin,
le principal et inlassable artisan. La question n'est pas de savoir dans
quelle mesure ces hommes et ces femmes qui se sont emparés de la
social-démocratie européenne sont des usurpateurs conscients
qui abusent délibérément de la confiance de leurs
électeurs. Sociologiquement, cette question est subalterne ici
et on peut même leur faire l'honneur de croire qu'ils/elles sont
animé(e)s de convictions sincères. Il n'en reste pas moins
que ces gens soi-disant de gauche se font élire par le "peuple
de gauche" pour faire une politique de droite que des politiciens
de la droite classique auraient plus de mal à faire accepter. C'est
très exactement de ce type d'alternance, sans péril parce
que sans conséquence irréversible, qu'a besoin le système
capitaliste actuel, c'est-à-dire de deux versions alternatives
d'une même politique, sur le modèle américain qui
n'a jamais toléré qu'un seul type d'opposition : l'opposition
dans le système entre deux partis siamois. Moyennant quoi, l'Europe
entière peut être gouvernée par la social-démocratie
sans que le système capitaliste en souffre si peu que ce soit.
Bien au contraire, il ne s'y est jamais si bien porté et l'an 2000
a vu les profits des grands investisseurs battre des "records historiques"
tandis que le fameux fossé entre les plus riches et les plus pauvres
a continué à se creuser un peu plus.
Il serait évidemment facile de se livrer à une charge féroce
contre cette "classe politique" qui est en train de tuer littéralement
la politique pour lui substituer des techniques prétendument "neutres"
et "modernes" de gestion de l'ordre établi. Ses travers,
son exhibitionnisme sans pudeur, sa soif d'honneurs et de titres, ses
insuffisances intellectuelles et morales, ses reniements, sa démagogie
roublarde, ses compromissions et ses acoquinements, et, par-dessus tout
sa tartuferie, prêtent aisément à la satire. Mais
telle n'est pas mon intention, parce que ce type de critique ad hominen,
qui peut trouver sa place et sa justification ailleurs, ne me paraît
pas approprié ici, dans une optique qui se veut proche de l'analyse
sociologique. En effet, à trop insister sur les traits caricaturaux
du personnel politique, nous risquerions de perdre de vue les ressemblances
que ces hommes et ces femmes ont avec nous, et de méconnaître
que ce que nous condamnons chez eux n'est à bien des égards
qu'une manifestation particulièrement voyante de propriétés
que nous avons en commun et que nous devons ensemble à notre appartenance
à l'univers des classes moyennes (avec des accentuations en plus
ou en moins selon les positions initiales et les trajectoires parcourues).
Ne nous y trompons pas, la fausse gauche ce n'est pas seulement cette
"gauche" bourgeoise qui a délibérément
et officiellement déserté le terrain de la lutte des classes
pour se rallier au néolibéralisme. Ce serait commode et
rassurant pour nous de pouvoir tracer une frontière précise
entre eux et nous et de savoir que nous n'avons rien de commun avec cette
gauche nominale installée dans le système comme rats en
fromage. Malheureusement, les choses sont moins simples et moins tranchées.
Être vraiment de gauche ne va jamais de soi et exige des efforts
permanents pour surmonter des pesanteurs et des blocages sociologiques
inhérents à notre subjectivité même, telle
qu'elle a été structurée en profondeur par le système.
Il y a en chacune et chacun d'entre nous ce qu'il faut d'adhérences
implicites au système pour que nous restions sous son emprise tant
que nous ne parvenons pas à les objectiver clairement.
Les gens de la gauche de gouvernement, dite "plurielle", se
flattent d'être nos représentants, c'est-à-dire de
nous rendre à nouveau présents à travers eux, là
où ils se trouvent. Cette prétention est à mon sens
largement fondée. Non pas seulement parce que nous leur avons donné
expressément mandat de parler en notre nom, mais parce que, bien
au-delà (ou en deçà) de ce mandat électoral
explicite, nous partageons un certain nombre de dispositions implicites
qui font partie de l'inconscient social des classes moyennes, par exemple
un besoin extrême, jusqu'à la névrose souvent, de
distinction personnelle et de reconnaissance sociale, l'horreur du commun
et le culte de la nouveauté (même fausse), une peur viscérale
d'être noyé dans la masse anonyme, et plus encore populaire,
une fascination ambiguë pour les pratiques ostentatoires et les consommations
qui font "chic" et "classe" (c'est-à-dire "grand-bourgeois"),
une pente irrésistible à un style de vie hédoniste
qui conduit aisément à un matérialisme sans souffle,
une propension marquée au nombrilisme narcissique et à la
psychologisation des problèmes sociaux en termes de "difficultés
relationnelles", "absence d'écoute" et "besoin
de dialogue et de communication", une irrépressible inclination
au consensus et au compromis, etc., toutes propriétés caractéristiques
d'un rapport au monde et à soi-même structuralement conditionné
par une socialisation accomplie dans l'entre-deux social, espace par excellence
du flou positionnel, de l'indéfinition identitaire, de l'éclatement
de la personne en personnages multiples, de la théâtralisation
et de la mise en scène "artistique" d'un ego pour qui
exister c'est être perçu, être en vue (en vedette)
et tirer son identité de la représentation de soi-même
applaudie par les autres. D'où la nécessité, pour
que cette représentation soit la plus gratifiante possible, de
plaire au plus grand nombre, de rallier le maximum de suffrages et de
"ratisser large". Il n'est pas douteux que cette propension
structurale à euphémiser la réalité, à
éviter de heurter ou choquer, à apparaître comme un
partenaire de bon ton, un interlocuteur de bonne compagnie, a favorisé
le règne de la "pensée unique" et l'instauration
du consensus qui rassemble aujourd'hui, dans une commune adhésion
au système, toutes les bourgeoisies (grande, petite, traditionnelle,
nouvelle, de la rente et du salariat). L'apologie généralisée
de l'"ouverture" et du "dialogue" tous azimuts laisse
ignorer le fait que le seul dialogue bien perçu dans le système
est celui qui s'instaure entre des variantes d'un même discours
et que les seules audaces bien accueillies sont celles qui relèvent
du sacrilège rituel.
L'existence d'un tel dénominateur commun relativise considérablement
les critiques que nous pouvons formuler au plan politique. On peut fort
bien, en d'autres termes, en arriver à une opposition politique
explicite au pouvoir en place sans pour autant s'opposer fondamentalement
au système. On peut même - et c'était là mon
point de départ, on s'en souvient - se déclarer expressément
hostile au "système capitaliste". Mais si cette opposition
ne s'adresse pas, en même temps qu'aux structures objectives extérieures
à nous, aux effets subjectifs que le système a aussi installés
en nous, elle risque de rester une simple opinion parmi d'autres, sans
plus d'effet que d'alimenter un simulacre de débat public dans
un faux-semblant de démocratie.

Changer
le monde et se changer
Encore une fois, s'il est vrai que nous faisons
partie intégrante du monde social, non pas au sens où nous
serions logés en lui comme des raisins dans un pudding mais au
sens où il est incorporé en nous et devenu notre substance
même, alors il faut être conséquent et admettre que
changer le monde ce n'est pas seulement changer ce qui est autour de nous
mais aussi nous changer nous-mêmes.
Peut-être sera-t-on tenté d'interpréter ce que je
dis là comme une reprise de la thèse classique, d'inspiration
religieuse contre-révolutionnaire et anti-rationaliste, selon laquelle
les hommes doivent s'attacher à changer le fond de leur cur
pour vivre dans la concorde et selon la justice plutôt que de chercher
à changer les structures objectives de l'ordre établi. Mon
analyse est aux antipodes de cette thèse. Pour les tenants de la
"révolution morale", en effet, le "fond de notre
cur", notre "âme" et notre "conscience"
n'ont rien à voir avec la société ambiante. Dans
leur optique, notre être subjectif est, par essence, d'un ordre
autre que la réalité objective environnante, qu'elle soit
sociale ou naturelle. À telle enseigne que la force de nous changer,
et d'aimer notre prochain, ne peut nous venir en dernière instance
que d'une source transcendante, d'une grâce surnaturelle. Le combat
que nous avons à mener contre le mal qui est enraciné en
nous relève exclusivement d'une conversion spirituelle. Ces efforts
de conversion peuvent déboucher sur des actions (politiques, humanitaires,
etc.) au plan temporel, mais là n'est pas l'essentiel.
Ce que je dis au contraire, c'est que notre subjectivité personnelle
a tout à voir avec la réalité historico-sociale environnante,
dont elle constitue précisément la dimension individuelle
subjective, comme le côté pile et le côté face
d'une même pièce, et que par conséquent on ne peut
pas faire l'économie d'une réforme morale pour changer la
société, parce que le changement réel doit s'opérer
à la fois et indissociablement au-dehors et au-dedans que c'est
justement aller encore dans le sens du système que de focaliser
la lutte sur ses seules structures objectives, et que c'est rester prisonnier
d'un économisme sommaire de croire qu'il suffit de réorganiser
l'intendance pour que la conscience suive.
Car enfin, que demande la logique de reproduction du système capitaliste
sinon que s'accroisse toujours davantage la masse des "citoyens"
qui remettent complaisamment leur sort entre les mains des gestionnaires
(sociaux-libéraux le cas échéant) de l'ordre établi,
moyennant une augmentation de leur capacité de consommation matérielle
et symbolique. Le système ne se contente plus de dire aujourd'hui,
comme au temps des Physiocrates : "Enrichissez-vous" Il crée
en même temps les conditions d'instauration et d'accès à
un style de vie qui donne à ses adeptes (essentiellement des classes
moyennes) le sentiment de mener une existence privilégiée
et plus riche, une existence de riche, comme les pauvres de la planète
en rêvent en regardant les affiches publicitaires.
Ce qui est déplorable, ce n'est évidemment pas que les conditions
de vie s'améliorent, deviennent plus confortables et plus agréables
pour un plus grand nombre. Il faut obtenir qu'elles le deviennent davantage
encore et que les retombées de la croissance profitent à
tous et surtout à ceux qui en ont été le plus privés
jusqu'ici. Ce qui est grave, c'est que ces revendications, parfaitement
légitimes si elles ne visent qu'à accroître et répartir
équitablement les moyens indispensables à une existence
humaine digne de ce nom, tendent, dans la logique de ce système,
à devenir des fins en soi. Une des critiques les plus justifiées,
adressées au système capitaliste actuel, c'est de tout transformer
en marchandise et corollairement de transformer tout individu en consommateur,
réel ou potentiel, de ne voir en lui qu'un client interchangeable
pour un produit standardisé.
Et c'est cela qui est insoutenable. Le tout-marché capitaliste,
parce qu'il n'a pas d'autre finalité que le profit, tend aveuglément,
sans souci du crime contre l'humanité qu'il commet, à réduire
les êtres humains à du bétail qu'on mène de
la crèche à la pâture, de la pâture à
la saillie et de la saillie à l'abattoir. Parmi toutes les espèces
animales, l'espèce humaine était la seule à qui l'évolution
avait permis de dépasser le stade de l'expérience esthétique,
prisonnière de la sensation, polarisée par la recherche
incessante du plaisir immédiat et irrémédiablement
évanescent, pour accéder au stade éthique, gouverné
par la réflexion et la capacité de distinguer intelligiblement
le bien du mal.
Or, à quoi assistons-nous avec le triomphe du marché capitaliste,
sinon à la généralisation progressive et accélérée
à l'échelle mondiale d'un mode de vie fondamentalement inspiré
par l'american way of life de la middle class américaine, caractérisé
par le fait que la morale (religieuse aux États-Unis) n'y est plus
que le point d'honneur spirituel d'une existence essentiellement ramenée
à sa dimension esthétique Désormais, un peu partout
dans le monde, et singulièrement en Europe occidentale, les classes
moyennes sont devenues le vecteur de cette conception impressionniste
et de cette pratique libidinale d'une vie tout entière orientée
vers la recherche au moindre coût de la plus grande jouissance possible,
dans les meilleurs délais, qui est en somme la transposition au
plan des murs de l'exigence de profit maximum dans le plus court
terme au plan des pratiques économiques. Et c'est par là
que le système se soumet les individus. Dans la société
marchande, en effet, tous les plaisirs s'achètent et se vendent.
Les agents les plus solvables s'offrent des plaisirs "haut de gamme".
Les autres, des plaisirs de qualité médiocre, ou "bas
de gamme", voire du simili. Tous sont aliénés, en ce
sens qu'ils ne maîtrisent plus le besoin d'un plaisir perpétuellement
renouvelé qui les entraîne dans une spirale inflationniste
où il faut gagner plus pour jouir davantage sans jamais parvenir
à égaler les dieux et les héros qui règnent
sur l'Olympe des plaisirs éternels. Le slogan capitaliste "Enrichissez-vous"
se décline aujourd'hui sous la forme "Consacrez votre vie
à gagner de l'argent et votre argent à vous faire plaisir
: plus de consommations, plus de calories, plus de décibels, plus
de kilomètres, plus de "fun", plus de tout, c'est ça
la bonne vie, la seule qui vaille la peine d'être vécue."
Et la grande masse des classes moyennes, panurgiquement et démagogiquement
manipulée par ses maîtres à ne pas penser (politiciens,
journalistes, publicitaires, intellectuels médiatiques, philosophes
de boudoir, vedettes du show-biz, du sport et autres faiseurs d'opinion)
a assimilé en profondeur cet idéal hédoniste qui
aurait épouvanté ou écuré les vrais
disciples d'Épicure. La pression conformiste est telle, les voix
"autorisées" qui prêchent le ralliement à
ce style de vie sont si bruyantes, les exemples viennent de si haut, qu'il
est devenu difficile de résister à ce laminage. Toute critique
provoque la mobilisation immédiate des préposés à
la défense du système qui étouffent l'opinion hérétique
ou la déconsidèrent en l'accusant d'être politiquement
incorrecte et philosophiquement dépassée, en y dénonçant
un relent sulfureux de dogmatisme, la résurgence inquiétante
d'un puritanisme moraliste, la menace intolérable d'un totalitarisme
masqué, etc. Il n'est pire sourd, on le sait
Dire qu'une
vie humaine ne saurait, sans régresser vers l'animalité
primitive, se donner pour fin ultime la recherche effrénée
du plaisir personnel ne revient nullement à prôner un ascétisme
rigoriste ennemi de la chair et de ses jouissances ni un ordre moraltyrannique.
La bêtise ou la mauvaise foi seules conduisent à confondre
le refus de tenir les moyens pour des fins en condamnation radicale de
ces moyens. Ce n'est pas se ranger parmi les intégristes rabat-joie
que de regretter le rabougrissement spirituel de notre société.
Au demeurant, les Savonaroles d'hier et d'aujourd'hui n'ont pas tort de
considérer qu'on ne peut honorer à heures fixes l'idéal
dans son Temple et l'oublier le reste de la journée. Leur erreur
est de croire qu'on peut remédier à cela par la coercition
et la répression, alors que seul un supplément de lumières
ajouté au débat public peut amener les gens à comprendre
qu'il faut aussi travailler à se réformer soi-même
si on veut, en disant "merde" au social-libéralisme et
à sa prétendue "gauche plurielle", proférer
autre chose qu'un flatus vocis.
Là est le véritable combat que les opposants au "système
capitaliste" doivent mener. Il est réconfortant de voir se
manifester, ces dernières années, un courant grandissant
de résistance à l'entreprise capitaliste d'avilissement
humain. "Le monde n'est pas une marchandise", nous sommes de
plus en plus nombreux à oser le proclamer, sur les places publiques,
devant les immeubles luxueux où se réunissent les "maîtres"
qui prétendent décider du destin de la planète et
qui considèrent que "tout est à vendre". Mais
j'aimerais être sûr que tous ceux qui se mobilisent en arrivent
à se poser cette question décisive, qui ne peut être
différée : qu'est-ce qui en moi a déjà été
"acheté", approprié par le système, et
fait de moi un complice qui s'ignore

Un
monde de mystificateurs-mystifiés
À mes yeux, la question est politique autant
que morale. Elle n'a pas pour objet d'inviter à un mea culpa plein
d'accablement mais de contribuer à ce que j'ai appelé une
socioanalyse, c'est-à-dire à la mise en lumière de
certains aspects non évidents du fonctionnement du système,
et plus précisément de la part que nous y prenons personnellement
avec un degré de conscience qui favorise toutes les formes d'automystification.
J'ai utilisé à plusieurs reprises des termes comme "inconscience"
et "inconscient social", c'est-à-dire un vocabulaire
qui connote l'ignorance, la méconnaissance totale de la réalité,
et en l'occurrence des mille et une adhérences inviscérées
par lesquelles nous faisons corps avec le système. En fait, plutôt
que d'une inconscience totale - qui est un état limite -, il serait
plus juste de parler d'une conscience mystifiée, c'est-à-dire
d'un travestissement de la réalité qui nous fait prendre
des vessies pour des lanternes. En effet, le système ne peut fonctionner
conformément à sa logique spécifique (le profit)
qu'à condition de faire illusion, de faire ce qu'il fait comme
il le fait, en feignant de ne pas le faire ou de le faire autrement. Paradoxalement,
le triomphe de l'économisme n'est possible qu'au prix d'une dénégation
de l'économique de la part de ceux qui ne peuvent imposer leurs
intérêts particuliers qu'en les faisant passer pour universels
(même si, il est vrai, le ralliement de la gauche de gouvernement
au social-libéralisme a singulièrement encouragé
; la montée du cynisme ambiant). Quand les patrons du medef s'attaquent
aux retraites, ils prétendent les sauver, et quand les dirigeants
de la cfdt approuvent les propositions du patronat, ils prétendent
qu'ils défendent les salariés, et quand les marchés
financiers colonisent la planète, ils prétendent instaurer
la démocratie universelle. À cet égard, tout le discours
de légitimation et d'autocélébration du néolibéralisme,
à propos de l'égalité et de la liberté des
contractants sur le marché, de la transparence et de la loyauté
de la concurrence, de l'autorégulation du marché, de la
juste récompense du talent et du travail, de la création
massive des emplois, du plein-emploi, du bien-être pour tous, du
lien indissociable entre capitalisme et démocratie, de la nocivité
des interventions de l'État, etc., n'est qu'un vaste mensonge.
Ceux qui sont chargés d'élaborer, d'enseigner et de diffuser
ce discours sont les uns des croyants sincères de l'Église
libérale, les autres des bonimenteurs qui "vendent" le
système qui les stipendie. Mais peu importent les uns et les autres.
Ce qui doit retenir l'attention, c'est que "ça marche"
et que le mensonge passe bien, depuis des générations, en
dépit des crises, des dépressions et des krachs récurrents
du système et des effroyables dégâts matériels,
écologiques et humains qu'il ne cesse de causer. Mais si le message
est reçu par ceux-là mêmes qui devraient le récuser,
c'est qu'il trouve en eux, dans leur sensibilité et leur entendement,
des structures d'accueil sans lesquelles les prophètes du capitalisme
prêcheraient dans le désert. De sorte que si le message nous
trompe c'est, non pas que "nous le voulons bien", formule équivoque,
mais que quelque chose en nous, une attente, un intérêt,
nous dispose à être trompés, à faire crédit,
à collaborer à l'illusion. Le mensonge du système
ne devient une illusion reçue qu'à la faveur d'une automystification
intéressée et le système ne peut se jouer de nous
que si nous sommes prêts à entrer dans le jeu.
Dans ces conditions, il est toujours extrêmement difficile de parler
de façon tout à fait pertinente de nos pratiques habituelles.
Le langage ordinaire de l'action connote en effet soit l'intentionalité,
soit l'inconscience, tantôt comme si nous faisions exprès
de faire ce que nous faisons, de façon parfaitement lucide et délibérée,
et tantôt comme si nous n'étions absolument pas les auteurs
de nos actes. En réalité, les actions que nous accomplissons
en pleine connaissance de cause, comme celles que nous accomplissons sans
nous en rendre compte, ne constituent que des cas extrêmes de nos
pratiques qui se caractérisent plutôt, dans l'ensemble, par
une sorte de clair-obscur, un mélange à doses variables
de lucidité et d'aveuglement, de volonté et d'automatisme,
de calcul et d'inconscience. C'est la raison pour laquelle on peut toujours
analyser un même comportement, selon la circonstance, en termes
de conscience ou en termes d'inconscient, et tenir à ce propos
un discours qui est à la fois vrai par ce qu'il dit et faux par
ce qu'il tait. La "connivence" des agents avec le système
est un phénomène de cette nature. On peut dire qu'"ils
ne savent ce qu'ils font" et on peut dire aussi qu'"ils le font
exprès", et les transformer dans un cas en complices délibérés,
et dans l'autre en parfaits irresponsables, ce que, dans la plupart des
cas, ils ne sont pas, si on se place à un point de vue sociologique
et non à un point de vue juridique.
En fait, il faudrait disposer d'un vocabulaire spécial pour décrire
correctement les effets les plus courants du conditionnement par le système,
en termes qui ne connotent ni la radicale cécité et donc
la totale irresponsabilité ni la parfaite lucidité et donc
la pure intentionalité. Faute de ce langage adéquat, qui
ne décrirait l'action ni en termes de causalité mécanique
ni en termes de visée téléologique, on est obligé
d'utiliser toutes sortes de périphrases pour définir au
plus juste une forme de complaisance envers le système, qui consiste
à lui obéir objectivement en se donnant subjectivement des
raisons socialement honorables de le faire, ou de ne pas s'en apercevoir
sans qu'on puisse pour autant parler d'hypocrisie puisque on est le premier
à vouloir croire aux bonnes raisons qu'on se donne.
Prenons un exemple, celui de l'implication des cadres de tout niveau dans
le fonctionnement du système capitaliste. Tout le monde sait que
la contribution qu'ils y apportent est essentielle, vitale même,
pour le système. Par conséquent, en bonne logique de sens
commun (la même qui envoyait tous "les aristocrates à
la lanterne"), ils doivent être tenus pour coresponsables des
iniquités et ignominies perpétrées par le système.
Mais l'analyse sociologique ne saurait épouser ce point de vue
parce qu'elle s'efforce d'examiner l'implication des agents dans le système
en utilisant des catégories d'analyse un peu plus fines. Ce qui
permet d'abord de récuser tout angélisme corporatiste :
oui, il y a des cadres qui font sciemment tout ce qu'il faut pour plaire
aux actionnaires des entreprises, c'est-à-dire pour maximiser le
profit et en prendre leur part. Et s'il faut pour cela concocter des "plans
sociaux", jeter des salariés dehors, réduire des familles
au désespoir, spéculer sur le chômage et la précarité,
nuire à la santé des consommateurs ou détruire l'environnement,
ils n'hésitent pas une seconde. Ils se considèrent comme
les généraux de la "guerre économique"
et, en bons stratèges, ils professent avec "réalisme"
qu'il faut parfois accepter de lourdes pertes (du côté des
exploités) pour maintenir les positions (du côté des
profiteurs). Ces gens-là se comportent délibérément
en chiens de garde du capital. À leurs yeux, les salariés
constituent une masse indifférenciée d'ilotes corvéables,
qui devraient se taire, obéir et baiser les pieds des capitalistes
qui leur permettent de gagner leur pain.
Mais la plupart des cadres ne sont pas de cet acabit. La différence
avec les précédents tient non pas tant à la matérialité
de leur implication qu'à sa modalité. Eux aussi sont capables
de se comporter en impitoyables gardes-chiourme, mais sans le cynisme
ni la froideur des précédents. Ce sont eux qui sont les
grands producteurs-consommateurs de l'arsenal symbolique qui sert à
légitimer le fonctionnement du système et l'activité
de ses managers. Ils ne perçoivent pas celui-ci tel qu'il est dans
sa glaciale et cruelle réalité, mais transfiguré,
ennobli à travers tous les écrans idéologiques, les
censures et les prismes euphémisants interposés par l'"esprit
du capitalisme" que j'évoquais plus haut. Même si on
assiste depuis quelques années à un rééquilibrage
des investissements des fractions les plus jeunes, leur univers existentiel
reste centré sur l'entreprise. Ils continuent à s'impliquer
à fond dans les jeux de pouvoir internes et ils y consacrent l'essentiel
de leur énergie, sans toujours être payés de retour.
Mais ils ne s'estiment pas exploités pour autant puisqu'ils s'exploitent
eux-mêmes au bénéfice de l'entreprise. Leur regard
sur le système est un regard enchanteur-enchanté, un regard
de croyant qui "se raconte des histoires" en vertu desquelles
les horreurs de l'économie capitaliste ne sont plus que des "excès"
ponctuels, des "bavures" limitées, des "dérives"
passagères, bref des accidents certes condamnables mais qui ne
mettent pas en cause l'essence même du système, laquelle
demeure inaltérablement à leurs yeux génératrice
de bienfaits universels et porteuse d'un avenir radieux. L'(auto-)mystification
engendrée par l'adhésion au système est telle que
beaucoup de ces cadres, non seulement ne se sentent pas véritablement
responsables de ses "dysfonctionnements", mais en arrivent à
les dénoncer en participant à la critique pieuse développée
au sein des organisations confessionnelles, philosophiques et politiques
auxquelles ils appartiennent en dehors des entreprises. Il est significatif
à cet égard que nombre d'entre eux aient adhéré
au parti socialiste, qui est devenu aujourd'hui une sorte de club sélect
auquel il n'est pas malséant d'appartenir quand on est membre de
la nouvelle bourgeoisie salariée, et où on a le droit de
déplorer, en termes sévères mais pleins de tact,
entre hommes et femmes de progrès et de bonne compagnie, les exactions
patronales regrettables auxquelles on a activement prêté
la main au cours de la semaine écoulée.
Ces cadres sont-ils des mystificateurs ou bien des mystifiés On
pourrait en effet les décrire indifféremment comme des complices
zélés de l'imposture capitaliste ou au contraire comme des
automates irresponsables. À vrai dire l'un et l'autre points de
vue ne correspondent qu'à des cas extrêmes. Il serait sociologiquement
plus juste de considérer qu'en règle générale
ils sont ceci et cela, non pas alternativement mais simultanément,
et plus précisément qu'ils ne peuvent jouer leur rôle
domesticateur qu'autant qu'ils sont eux-mêmes domestiqués.
La bonne conscience et le "naturel" sont des ingrédients
indispensables au bon accomplissement des rapports de reproduction sociale.
Tout ce que je viens de dire au sujet des cadres, on pourrait le redire,
mutatis mutandis, pour bien d'autres catégories socioprofessionnelles
comme celles des enseignants, des travailleurs sociaux, des journalistes,
etc. Le système ne fonctionne pas tout seul, en dehors d'eux, mais
grâce à eux, en eux et pour une large part à leur
insu, dans la mesure où ils méconnaissent le système
du fait même qu'ils le reconnaissent et où ils le reconnaissent
plus qu'ils ne le connaissent. Faute d'accéder à un degré
suff isant de lucidité sur les effets internes et externes du système,
ils risquent d'en rester les prisonniers consentants, dévorés
d'ambitions carriéristes et d'autant plus sûrement aliénés
qu'ils croient s'en être détachés du fait de certaines
prises de position critiques. Il y a là une forme de crétinisme
distingué, au sens où Marx parlait de "crétinisme
parlementaire", c'est-à-dire de propension à croire
qu'on est le sel de la Terre et qu'on uvre pour le genre humain,
quand on ne fait que contribuer aveuglément au fonctionnement de
mécanismes qu'on ne maîtrise pas et qui obligent à
servir le système pour s'en servir. Il est de la plus haute importance,
pour l'avenir de la lutte anti-capitaliste, que ceux qui pourraient et
devraient la mener soient capables de repérer sur eux-mêmes
les atteintes et les dégâts causés par un système
qui ne cesse, moyennant des avantages matériels et plus encore
des rétributions symboliques, de mettre les vies à l'encan
et de vendre les "ressources humaines" aux plus offrants des
investisseurs. Le docteur Faust aujourd'hui ne signerait pas un pacte
avec Méphisto mais un contrat avec un "chasseur de têtes"
de Silicon Valley.

Pour
un nouvel art de vivre
J'entends des voix me dire, sur un ton agacé
: "Bon, mais dans ces conditions que faire quand on est de gauche
et sincèrement désireux de combattre le système Faut-il
faire sécession d'avec lui, Rompre totalement, Refuser d'y mettre
le petit doigt de crainte d'être happé tout entier. Est-ce
possible?
Honnêtement, je ne sais pas sous quelles formes concrètes
très précisément il faut combattre le système.
Je ne suis pas en mesure de proposer un manuel de savoir-vivre anticapitaliste.
Comme tous ceux qui n'ont pas renié les véritables idéaux
de gauche, j'observe avec attention, avec passion, avec impatience, le
développement du mouvement international de résistance à
la "mondialisation", et j'y prends part à ma façon.
J'espère que nous saurons inventer ensemble les formes les plus
adéquates de combat à mesure que le mouvement avancera.
Désormais on commence à voir se dessiner, en dehors des
organisations politiques et syndicales traditionnelles, et parfois en
dépit d'elles, les linéaments de structures nouvelles de
pensée et d'action politiques. Cela devrait continuer. Mais je
n'ai pas plus que d'autres le don de double vue. Ce dont je suis sûr
toutefois, et c'est là tout le contenu de ma lettre, c'est que,
quelles que soient les formes sous lesquelles le combat va se poursuivre,
il y faudra plus de vigilance, de lucidité et de rigueur que nous
n'en faisons preuve habituellement, parce qu'un système social,
comme le système capitaliste, est une chose encore plus complexe
et puissante qu'on ne le dit quand on en parle dans nos milieux, et que
l'une des sources de sa puissance, au-delà du fabuleux pouvoir
temporel dont il dispose objectivement, avec ses multinationales et ses
banques, ses institutions et ses appareils (y compris répressifs),
ses instances gouvernementales et ses administrations ad hoc, c'est le
non moins fabuleux capital symbolique que lui amasse la connivence dont
il bénéficie, y compris de la part de ceux qui le critiquent
sans savoir - cherchent-ils seulement à le savoir - à quel
point ils en ont intériorisé la logique, à quelle
profondeur insoupçonnée il a pris possession de leur être.
D'où il suit nécessairement que le combat contre le système
ne peut pas ne pas être aussi un combat contre soi-même, pour
se changer, pour n'être pas dupe, pour ne pas se raconter d'histoires.
Des hommes et des femmes qui ont commencé à repérer
les ficelles qui les meuvent ne sont déjà plus tout à
fait des marionnettes du système.
Et ne me demandez pas quelles ficelles exactement, attachées à
quel endroit, il faut commencer par couper. Il est probable qu'aucune
de nos pratiques ni aucun de nos usages, considérés séparément,
ne sont en soi de nature à nous aliéner totalement. Un comportement
isolé n'est qu'un point sur une ligne, qui ne dit rien de la pente
de cette ligne. Ce qui est en cause, c'est plutôt l'ensemble de
notre style de vie et de notre éthos, c'est-à-dire du rapport
existentiel que nous avons forgé avec le monde qui nous entoure,
avec les autres et avec nous-mêmes : rapport à l'argent et
à la propriété, au travail et au loisir, au temps
et à l'âge, au corps propre, à la santé, au
sexe, à la reproduction, à l'éducation, à
la culture, à l'art, à la science, à la morale et
à la religion, etc., qui est fondamentalement conditionné
par notre appartenance au système et la place que nous y occupons.
En bref, ce qu'il faut se résoudre à remettre en question
- et c'est sans doute la pire difficulté dans la lutte contre le
système capitaliste -, c'est l'art de vivre qu'il a rendu possible
et désirable aux yeux du plus grand nombre. Pour nos classes moyennes
(avec des nuances variables selon les fractions considérées),
l'art de vivre pourrait se caractériser comme l'art de faire de
sa vie une véritable uvre d'art. Les critères esthétiques
(une certaine idée de la "beauté") sont devenus
prépondérants par rapport aux critères éthiques
(de vertu, d'honneur, de sagesse, de sainteté), qui prévalaient
antérieurement. Le capitalisme a instauré un monde où
l'on se préoccupe de moins en moins de distinguer entre le moral
et l'immoral, le noble et l'ignoble, le décent et l'indécent,
l'honorable et le déshonorant, le sensé et l'insensé,
parce que ces valeurs ne se mesurent pas en argent. Elles sont affaire
de conscience et d'intelligence rationnelle. Elles tendent donc à
s'exténuer au point d'apparaître comme un pur jeu de langage
que les adeptes de la modernité ont décrété
archaïque et dépassé. On préfère désormais
distinguer le confortable, l'agréable, l'excitant, le savoureux
et autres qualités qui ont un prix de marché quantifiable
supérieur à celui du pénible, du désagréable,
de l'ennuyeux, de l'insipide, du démodé, etc., et qui sont
essentiellement affaire de sensibilité individuelle et de pouvoir
d'achat.
Cette finalité esthétique immanente, à défaut
de toute autre, peut encore faire illusion. Mais comme le système
ne peut par définition assurer à tout le monde les moyens
effectifs de s'approprier la coûteuseversion "haut de gamme"
de cet idéal de beauté, la plupart sont contraints de rabattre
de leurs prétentions et de se contenter de l'une ou l'autre des
différentes variantes de style de vie célébrées
dans les magazines et catalogues des classes moyennes qui vendent à
leurs lecteurs et à leurs lectrices la recette magique du luxe-à-bon-marché.
Au demeurant, que les variantes de cet art de vivre soient huppées
et fastueuses ou non, elles ont en commun de manifester la transposition
à tous les domaines sans exception de la pratique, de la logique
de dérégulation généralisée inhérente
au libéralisme, qui conduit chaque individu à se prendre
pour l'alpha et l'oméga de la création, à ne reconnaître
d'autre loi à chacune de ses pratiques et consommations que sa
fantaisie personnelle et la recherche insatiable du plaisir "libéré"
de toute contrainte, à considérer la moindre de ses foucades
comme une manifestation de "créativité" personnelle,
comme si l'existence humaine accomplie, la "belle vie", ne pouvait
être autre chose qu'une dolce vita, ne pouvait avoir d'autre but
que jouir et jouer, sans délai, sans entrave et sans fin, dans
une inflation, médiatiquement entretenue, de désirs exacerbés
et faussement distinctifs. En fait de "libération", le
monde n'a jamais été aussi massivement, aussi solidement,
aussi uniformément assujetti à un modèle unique,
ni les individus aussi instrumentalisés, embrigadés, normalisés
et intoxiqués par une conception de l'humain rendue à la
fois dérisoire et effrayante par l'évacuation de toute transcendance.
Et qu'on puisse prendre plaisir(s) à une telle aliénation
n'est pas le moins effrayant. Le système a porté à
son point de perfection un modèle de servitude euphorisante. Il
tue l'humain en nous, mais de façon tellement ludique, festive,
conviviale, souriante, "branchée", hypercool, quoi
Tels les petits-bourgeois épuisés, aimablement veules et
désemparés de La Grande Bouffe, nous sommes invités
à mourir accablés de plaisir et vidés de sens
Dans une adaptation moderniste et grimaçante du carpe diem où
vraisemblablement ni Horace, ni Omar Khayyam, ni Ronsard n'auraient reconnu
l'idéal qu'ils ont chanté.
Je suis tout à fait conscient que la critique des murs est
un exercice périlleux et rarement bien accueilli. Par un dévoiement
du jugement qui est précisément une manifestation de l'"esprit
du système", on ne veut voir dans la critique morale qu'une
atteinte à la liberté de chacun de faire ce qu'il lui plaît.
Ce qui, aux yeux de beaucoup aujourd'hui, est un plus intolérable
crime que de laisser assassiner son prochain. Et il n'est malheureusement
pas facile de faire comprendre aux intéressés que la critique
s'adresse en fait à ce qui en eux est non pas libre mais au contraire
possédé, aliéné par le système, et
que lorsqu'ils proclament fièrement "Je fais ce que je veux",
en réalité ils font justement ce que le système veut,
plus exactement ce que la logique du système, qu'ils se sont incorporée,
les pousse à vouloir parce que c'est ce dont le système
a besoin pour fonctionner de façon optimale. Je n'ignore évidemment
pas - je le dis pour prévenir certaines objections qu'on ne manquera
pas de m'opposer - que la référence aux "effets du
système" peut parfois être utilisée comme un
deus ex machina théorique, une sorte d'abstraction totalisante,
niveleuse et passe-partout, fâcheusement indifférente aux
différences, à la pluralité et à la complexité
des déterminations concrètes, voire aux contradictions dont
les individus sont porteurs, qui entraînent qu'ils ne font ni ne
sont jamais tout d'une pièce, jamais tout entiers dans la pratique
considérée, et que toutes leurs pratiques ne sont pas des
effets mécaniques "du système". J'ai déjà
en partie répondu à ce type d'objection un peu plus haut.
J'ajouterai simplement que, s'il est vrai que chacune et chacun d'entre
nous est pris dans une multiplicité de logiques concurrentes (du
fait de la diversité de ses investissements), auxquelles on obéit
différemment selon sa position et sa trajectoire personnelle dans
chacun des champs considérés, il n'en reste pas moins qu'actuellement,
chez nous, c'est la logique du système capitaliste qui est prépondérante
et qu'on peut affirmer que ses effets restent, de beaucoup, les plus massifs,
ce qui est empiriquement observable et statistiquement vérifiable.
Ainsi le système capitaliste, parce qu'il est une structure d'accumulation
insatiable de profit, a-t-il besoin sur le marché d'individus autant
que possible réduits à leur fonction consumériste
et ne regardant pas plus loin que le capot de leur voiture ou le bout
de leur fourchette. Il a besoin de clients inlassables, enclins à
acheter et à consommer tout et n'importe quoi, à acheter
et à consommer tant et plus, à acheter et à consommer
compulsivement, frénétiquement, ostentatoirement, à
"faire marcher le commerce", prêts à s'endetter,
parfois même à voler ou à tuer pour acheter, et auxquels
il vend désormais absolument de tout, y compris du pipeau, du toc
et de la frime. Il a besoin d'un type d'humain pour qui le sens de la
vie se résume à être pour avoir et à avoir
pour être.
Parce qu'il est une structure de domination, le système a aussi
besoin d'hommes et de femmes avides de pouvoir personnel, qui prennent
plaisir à dominer autrui, aussi peu que ce soit, et qui sont disposés
en permanence à jouer aux "chefs" (grands ou petits),
à s'investir avec fougue et délectation dans toutes sortes
de compétitions arbitraires, même pour des enjeux ridicules,
même pour des pouvoirs factices. Cet appétit de pouvoir gangrène
tous les rapports sociaux, pervertit toutes les relations, y compris les
plus intimes, en dépit de, ou plutôt grâce à
tous les bavardages sur la "communication", l'"écoute"
et le "dialogue démocratique" qui agrémentent
aujourd'hui tout rapport de domination et aident à son accomplissement.
La rationalité d'un tel système implique donc de façonner
dès le plus jeune âge et tout au long de leur vie des individus
censés devenir nominalement des citoyens adultes, mais qu'on tend
à maintenir à l'état d'adolescents prolongés
en cultivant leurs pulsions, leurs lubies et leurs prétentions
dûment orchestrées, attisées et manipulées
par le marketing, la "pub", les magazines, la télé
et toute la foire médiatique aux chimères. Et c'est cette
inflation artificieuse de caprices puérils, de velléités
coûteuses et de gesticulations exhibitionnistes qu'on ose appeler
"liberté", c'est cette façon décérébrée
de se comporter qui est censée témoigner de l'éminente
dignité de la personne humaine.
Face à cet univers grotesque, démentiel et meurtrier, véritable
royaume du Père Ubu, il est de la responsabilité de tous
ceux - et leur nombre ne cesse d'augmenter - qui refusent le monde inane
autant qu'insane que nous fait le capitalisme, de dire et de se dire clairement
: "Non, une vie consacrée à la poursuite interminable
et égoïste de plaisirs matériels au demeurant médiocres
et de pouvoirs temporels au demeurant dérisoires est une vie de
divertissement, une vie vide, une vie inutile, une vie sans honneur, une
vie de m'as-tu-vu, une caricature de vie humaine, bref, c'est une vie
de con, et je n'en veux pas" Ceux qui ont ce courage et cette lucidité,
ceux-là seuls sont vraiment des êtres "libres".
Qui n'a pas vraiment compris par quoi le système le tient enchaîné
n'est pas près de pouvoir libérer le monde, quoi qu'il en
pense et quoi qu'on on en dise. Or, ce que la plupart des esprits n'ont
pas encore clairement compris, même si beaucoup le soupçonnent
confusément, c'est le lien entre les structures objectives du système
et la sphère des murs, sans doute parce que ce lien n'est
ni mécanique, ni univoque, ni immédiat et que les murs
de la population considérée (les classes moyennes en l'occurrence)
présentent une autonomie relative par rapport aux déterminations
économiques. À cet égard, le travail de la science
sociale depuis des décennies a permis de mettre en lumière
la façon dont la logique du marché capitaliste a entraîné,
au fil des générations, à travers des médiations
de toute nature, des transformations du mode de vie, par exemple en matière
de rapports entre hommes et femmes, parents et enfants, jeunes et vieux,
employeurs et employés, etc., et aussi comment en retour ces murs
nouvelles ont influencé le développement économique.
Bref, il serait illusoire de considérer que nos murs n'ont
rien à voir avec le fonctionnement du système et qu'il est
indifférent pour celui-ci que nous vivions de telle façon
plutôt que d'autre.
C'est pourquoi on peut affirmer que la lutte contre le système
a nécessairement une dimension morale, c'est-à-dire qu'elle
passe non seulement par une réforme des structures externes mais
aussi par une réforme des murs, dont il est vain de chercher
à faire l'économie si on veut vraiment changer les choses,
car faute d'une telle réforme il y a toute raison de penser que
le système continuerait à imposer sa logique, même
dans l'hypothèse où ses opposants auraient réussi
à s'emparer du pouvoir politique. Est-il besoin d'ajouter que la
réforme des murs ne saurait s'effectuer par voie bureaucratique
selon des normes édictées d'en haut Elle ne peut procéder
que de la prise de conscience personnelle par chaque citoyen de la nécessité
de se civiliser davantage, comme aurait dit Élias, en combattant
les ferments d'inhumanité que le système tend à développer
en lui. De cette bataille sur le terrain de la morale personnelle dépendra
en définitive la forme à venir des rapports humains.
Il s'ensuit que la lutte nécessaire contre l'aliénation
de soi-même a toute probabilité d'être perçue
comme une douloureuse ascèse d'autant plus difficile à réaliser
qu'elle est en rupture plus nette avec l'"esprit" du système.
Sans doute. Mais n'exagérons rien : personne ne demande, comme
faisait le moine florentin, de jeter dans le brasier des vanités
les agréments de l'existence, ni de prendre le sac et la cendre
pour partir vivre au désert dans les macérations et les
mortifications. Il ne s'agit pas d'aller à la chasse aux "démons
de la chair et de la concupiscence" ni d'allumer des autodafés.
Il ne s'agit pas de chercher à faire l'ange sous prétexte
de ne plus faire la bête. Il s'agit seulement d'approfondir lucidement
l'analyse de ce qu'est le système capitaliste et de ses conditions
historiques et sociales de fonctionnement et, sur la base de cette analyse,
de choisir de le servir, sciemment, ou de le combattre, mais sérieusement,
pas à demi, pas avec cette tiédeur toujours prête
au compromis, pas avec cette propension complaisante à composer
avec la réalité et à en euphémiser les aspérités.
Comme la Mafia, le système capitaliste est une immense machine
à accumuler des profits par tous les moyens y compris le crime
organisé. On ne compose pas avec le crime. Si je me suis bien fait
comprendre, une des conditions principales de son efficacité, c'est
que son fonctionnement reste, sinon dans une obscurité totale,
du moins dans une pénombre propice à toutes les confusions.
Il faut donc faire la clarté. Nous en avons les moyens et une certaine
culture sociologique en fait partie. S'il est vrai que "la sociologie
est un sport de combat", celui-ci ne doit pas servir à une
autodéfense inconditionnelle mais à déjouer les ruses
et les attaques de l'adversaire partout où il se cache, y compris
en nous-mêmes. Et cette autocritique n'a rien à voir avec
de l'autoflagellation.
Dès lors qu'on a compris intellectuellement comment s'accomplit
la logique du système, par quels entraînements elle nous
entame et nous plie à son service, il devient clair que le refus
de cette logique est aussi une affaire d'autodiscipline, de maîtrise
de soi et de mesure dans le nombre et le style de nos investissements.
On peut appeler cela une ascèse, si l'on veut. Mais il faut bien
voir que l'effort consenti est la condition sine qua non pour accéder
à une forme de liberté autrement plus exaltante que la poursuite
décevante de nos médiocres stratégies de distinction.
Dans un système qui cultive l'infantilisme, l'inconstance et l'irresponsabilité
de ses membres en les jetant hors d'eux-mêmes, en les asservissant
aux "envies" qu'il leur impose, en les poussant sur la plus
grande pente, celle des modes changeantes et futiles, et en les enfermant
par là dans une espèce d'éréthisme de tous
les sens, un système qui érige en vertu cardinale la propension
à "bouger", à changer pour changer, à être
"mobile", à ne pas respecter le serment à soi-même
et aux autres, le simple effort de se tenir et de se retenir a déjà
quelque chose de subversif et de libérateur. Comme le remarquait
Julien Benda, le "manque de tenue" du monde contemporain (au
sens de fermeté physique et morale, de cohésion et de résistance,
de consistance et de constance - sibi constare) a un lien direct avec
la répudiation philosophique du rationalisme. Dans le monde capitaliste
actuel, la rationalité économique et le raisonnement gestionnaire
ont usurpé les droits de la raison (et les droits de l'homme et
du citoyen qui en sont l'expression, comme on a trop tendance à
l'oublier). La lutte contre le capitalisme implique la recherche d'un
nouvel art de vivre au quotidien qui renoue idéologiquement avec
ce que le rationalisme des Lumières, le spiritualisme personnaliste
et le socialisme du xixe, ont pu avoir de positif et de promouvant. Les
idéaux qu'ils nous ont laissés en héritage sont loin
d'être dépassés. Ils ne le seront que lorsque les
mots d'ordre révolutionnaires d'amour du prochain, de respect de
la personne humaine, de liberté et de justice pour tous, seront
vraiment passés totalement et authentiquement dans les faits, c'est-à-dire
dans les institutions et dans les esprits, sur toute la Terre. On est
loin du compte, n'est-ce pas. Mais c'est vers cet horizon, encore et toujours
devant nous, qu'il faut avancer. À ceux qui ne cessent de demander
en gémissant "Que faire", qu'il me soit permis de retourner
la question autrement: "Qu'avons-nous fait" Qu'avons-nous fait
de et pour l'idéal démocratique que nous ont légué
nos prédécesseurs Où voit-on que cet idéal
soit tout entier réalisé Nulle part en vérité.
Où que nous portions notre regard, y compris sur nous-mêmes,
nous observons que partout où on se pique d'être en démocratie
on n'a affaire qu'à des démocraties malades, corrompues,
chancelantes, mensongères, où la tyrannie de l'argent empoisonne
l'esprit public et étouffe la vertu civique. La démocratie,
la vraie, indissociablement économique, politique et sociale, demeure
une utopie neuve pour laquelle il vaut la peine de continuer à
se battre. Ce qu'on appelle la mondialisation aujourd'hui n'est en fait
que l'extension à l'échelle planétaire d'une forme
technologiquement avancée de barbarie à la fois souriante,
prétentieuse, cynique et insondablement niaise que le système
capitaliste a déjà largement installée dans les pays
riches. Seule une véritable renaissance de l'idéal démocratique
semble pouvoir sauver la planète de l'enlisement définitif
à ce niveau d'infra-humanité. Et cette renaissance commence
forcément ici et maintenant, dans notre vie de tous les jours,
avec les efforts que nous consentons pour remédier à notre
assujettissement par le système et nous affranchir toujours davantage
de la servitude involontaire où il nous tient. Une telle démarche
n'exclut pas la lutte politique, mais elle la renforce en la portant à
un niveau supérieur et en la resituant dans une perspective véritablement
révolutionnaire.
Mon propos n'est pas - je crois utile d'y insister encore pour finir -
d'adopter une démarche s'inspirant de la morale stoïcienne
ni même cartésienne, préconisant de "changer
ses désirs plutôt que l'ordre du monde". Une telle proposition
pourrait être qualifiée à juste raison de "dérisoire",
eu égard à l'ampleur, à la complexité et à
l'urgence des combats à mener, comme sont véritablement
dérisoires les bricolages et maquillages politico-économiques
qui nous sont proposés aujourd'hui pour donner un visage humain
au capitalisme, dans le cadre des institutions existantes, nationales
ou européennes. À mes yeux, la lutte contre l'ordre ou plutôt
contre le désordre établi reste l'objectif essentiel. Ce
sur quoi j'essaie d'attirer l'attention, c'est sur le fait que le monde
existant n'est pas posé en face de nous comme un paysage extérieur
à aménager mais qu'il est aussi nous-mêmes, intérieur
à chacune et chacun d'entre nous. Par conséquent la nécessaire
volonté de rupture avec le système ne peut pas ne pas concerner
aussi les liens qui nous attachent consubstantiellement à lui et
qui sont d'autant plus solides qu'ils sont moins visibles. Ignorer cet
aspect des choses ou le sous-estimer ne peut que conduire à affaiblir
voire à stériliser le combat pour changer la réalité.
C'est parce qu'on aborde généralement peu ce sujet que j'ai
jugé utile d'en parler ici.
Bien entendu il ne suffit pas d'avoir des idées claires et distinctes
et de porter un regard lucide sur la réalité pour qu'elle
se transforme. Les idées ne menant le monde que comme le cocher
mène l'attelage, elles sont nécessaires mais pas suffisantes.
Il faut aussi que nous éprouvions un réel désir de
changer les choses et donc que nos aspirations spirituelles l'emportent
sur nos intérêts matériels et mondains.
Mais n'est-ce pas là, chers amis, amies et camarades de gauche,
le fondement même de notre identité et le ciment de notre
parenté.
Alain
Accardo
De notre servitude involontaire - Lettre à mes camarades de gauche.
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