ALAIN ACCARDO |
Initiation
à la sociologie
|
|
UNE LECTURE DE BOURDIEU Nouvelle édition refondue, Le Mascaret, 52, rue des menuts, Bordeaux |
||
![]() «Nul
homme n'est en possession de rien, quelque valeur qu'il y ait en lui ou
hors de lui, avant d'avoir fait part à autrui de ses qualités
et lui-même n'en a pas idée avant de les avoir vues se développer
dans l'applaudissement qui leur fait écho.» SHAKESPEARE, Troylus et Cressida, Acte 3, Scène 3.
Préface «—
J'ai le sentiment que des gens qui se trouvent dans ma position, s'ils
expriment ces faits d'une façon compréhensible par tous,
pourraient éviter beaucoup d'erreurs commises de nos jours. N. ELIAS, Interview biographique, Fayard, 1991
En dépit de son titre inchangé, le présent ouvrage n'est pas une pure et simple reproduction de la 1ère édition publiée en 1983. J'ai cru bon, en effet, d'apporter à celle-ci un certain nombre de modifications qui m'ont paru de nature à améliorer sensiblement son contenu : sur les sept chapitres originels j'ai conservé -avec seulement des reformulations limitées et des précisions ponctuelles- les quatre chapitres 1 (L'espace social), 2 (Le champ), 4 (L'intérêt), 6 (L'habitus). En revanche les chapitres 3 (La légitimité), 5 (Uhomologié) et la conclusion ont fait l'objet d'une rédaction entièrement nouvelle, ainsi que la seconde moitié du chapitre 7 (Les stratégies). Enfin j'ai ajouté un dernier chapitre inédit concernant Les classes sociales, qui vient combler une lacune de la précédente édition. Ce chapitre final aurait dû être le huitième, mais comme les deux premiers chapitres (L'espace social et Le champ) ont été ici rassemblés en un seul sous le titre Les champs sociaux, le nombre total de chapitres ne s'en trouve pas augmenté. J'ai aussi supprimé, pour des raisons d'ordre matériel essentiellement, les quelques documents (textes et photos) qui agrémentaient la précédente version, ainsi que les «questions de contrôle» qui clôturaient chaque chapitre et qui, faute d'être suivies d'un corrigé explicite, n'apportaient pas au lecteur toute l'aide escomptée. En ce qui concerne les «conseils de lecture» relatifs aux travaux de Pierre Bourdieu, il n'était plus utile de les faire figurer dans cette nouvelle édition, puisque en 1986, en collaboration avec Philippe Corcuff, j'ai pu donner à cet ouvrage son prolongement prévu et logique, sous forme précisément d'un recueil de textes choisis et commentés, tirés de l'ensemble de l'œuvre du sociologue.* Malgré les importantes modifications apportées à cette nouvelle édition, celle-ci n'a rien abandonné de ses objectifs initiaux ni de son inspiration originelle. Je ne reviendrai pas ici sur les raisons, déjà exposées ailleurs, (voir les préfaces des deux éditions de La sociologie de Bourdieu) pour lesquelles l'œuvre de Bourdieu me paraît devoir retenir tout particulièrement l'attention. Mais je tiens à répéter la mise en garde que la précédente édition adressait déjà au lecteur : la vision du social exposée dans le présent ouvrage ne doit pas, en toute rigueur, être considérée comme étant celle de Bourdieu, même si elle s'en inspire foncièrement, mais comme le produit d'une appropriation personnelle des analyses bourdieusiennes, ou, si l'on préfère, d'une lecture particulière rendue possible par une longue et studieuse familiarité avec les différentes dimensions de cette œuvre majeure. Il ne s'agit pas, par conséquent, de dire au lecteur ce qu'«il faut penser» de Bourdieu, mais de l'inviter à entrer dans le champ de pensée ouvert par Bourdieu, pour penser avec (c'est-à-dire en compagnie de et au moyen de) et éventuellement contre lui. Le bénéfice que l'on peut attendre d'un tel effort d'appropriation, que mon ouvrage vise seulement à susciter et préparer, est d'autant plus grand que les outils théoriques forgés par Bourdieu ont un champ d'application particulièrement étendu et qu'en faisant connaissance avec sa problématique on découvre non seulement que le domaine de la science sociale englobe tous les aspects de la pratique sociale, depuis le niveau micro-social foisonnant d'initiatives subjectives jusqu'au niveau macro-social des lourdes structures objectives, mais encore qu'il est possible d'articuler dialectiquement les deux niveaux en tenant compte à la fois de leur autonomie relative et de leur action réciproque. Mais
quelle que soit la puissance théorique de l'appareil conceptuel
proposé par Bourdieu, dont je pense avoir donné un aperçu
dans mon ouvrage, je voudrais rappeler une nouvelle fois que la sociologie
ne constitue pas, à mes yeux, une fin en soi. Pas plus cette sociologie
qu'une autre. Si je suis d'accord pour considérer, avec beaucoup
d'autres, que l'initiation à la sociologie devrait faire partie
aujourd'hui de la formation générale de tout citoyen, ce
n'est évidemment pas parce qu'il serait bienséant d'ajouter
aux petits talents de société que l'on posséderait
par ailleurs, celui de relever les échanges rituels de propos mondains
sur La Société et ses problèmes, de quelques allusions
savantes destinées à faire «chic» et cultivé,
à la façon dont les jeunes bourgeoises de naguère
amélioraient leur viatique culturel et leurs chances sur le marché
matrimonial, en ajoutant un zeste de talent artistique à des compétences
domestiques plus traditionnelles. Ce n'est même pas seulement parce
qu'il serait indispensable de faire intérioriser une posture intellectuelle
plus rigoureuse et un rapport plus objectif à leur environnement
et à leur pratique à une foule d'agents qui font métier
d'enseigner, renseigner, informer, conseiller, faire communiquer leurs
concitoyens et à qui fait cruellement défaut, trop souvent,
la compétence scientifique minimale nécessaire pour proférer
sur la réalité sociale autre chose que des bavardages stéréotypés
et prétentieux, et pour comprendre à quel point le regard
prétendument averti qu'ils portent sur les choses est à
la fois mystifié et mystificateur. Si je me suis assigné
la tâche de contribuer à la diffusion d'une certaine sociologie,
c'est essentiellement parce que la nécessaire critique de l'ordre
social existant — de cette barbarie douce qui, au travers des fausses
audaces d'une «modernité» amnésique et inane
(trouvant son expression quintessentielle dans la niaiserie et l'exhibitionnisme
médiatiques) n'a plus d'autre message à délivrer
que le slogan «Enrichissez-vous ou crevez» — et la dénonciation
de ce que cet ordre recèle ou engendre d'inhumanité passent
aujourd'hui non plus seulement par le réquisitoire éthique
mais par le dévoilement, par l'analyse la plus lucide et la plus
objective possible de ses fondements cachés et de ses mécanismes
de défense et de reproduction. A mes yeux, la vie intellectuelle
est un combat et la sociologie est une arme qui peut et doit servir à
«dénaturaliser» et «défataliser»
le monde social existant, pour contribuer à créer les conditions
d'émergence d'un monde possible, plus vivable, pour davantage d'humains.
Encore faut-il que cette arme ne soit pas réservée une fois
de plus à un «corps d'élite» mais qu'elle soit
mise à la portée, le plus largement possible, de ceux à
qui elle serait le plus utile. Bien entendu je n'aurai pas la naïveté
de croire qu'il suffit de publier des ouvrages bien intentionnés
pour que leur contenu parvienne à ceux à qui il est en principe
adressé, surtout lorsque ces destinataires font précisément
partie des exclus du savoir le plus légitime. Mais il ne faut pas
sous-estimer les médiations successives et innombrables par lesquelles,
avec le temps, dans un contexte objectif adéquat, cheminent et
se diffusent en fin de compte les idées qui contribuent à
changer insensiblement le paysage symbolique et à créer
de nouveaux rapports de sens et de force. Le résultat n'est évidemment
ni immédiat, ni automatique, ni garanti. Quand bien même
d'ailleurs l'entreprise serait vouée à l'échec, il
faudrait la tenter. Ne fût-ce que par dignité.
|
||