CHAPITRE
3
L'intérêt
Nous
avons vu que le capital spécifique qui contribue à faire
fonctionner un champ est inégalement réparti entre les agents,
et que selon qu'un agent peut s'approprier une fraction importante de
ce capital ou une faible partie seulement il se trouve placé en
position dominante ou en position dominée. Bien évidemment
la structure de la répartition du capital à un moment donné
dans le champ n'est jamais fixée une fois pour toutes, ne serait-ce
que pour la simple raison qu'elle n'est jamais totalement et définitivement
acceptée et reconnue par tous les agents. Si des agents s'accommodent
de leur position, d'autres au contraire cherchent à la modifier,
l'améliorer ou l'empêcher de se dégrader davantage.
La concurrence entre les individus et les groupes n'a de pas de fin. Et
cette concurrence obéit à une sorte de loi de tendance à
la monopolisation du capital spécifique. En fait, nous l'avons
déjà dit. la situation de monopole absolu ne se réalise
pratiquement jamais et on a le plus souvent affaire à des oligopoles.
Quel que soit le rapport des forces en présence dans le champ,
elles ne cessent de s'opposer à travers des luttes diverses et
ces luttes ne cessent de modifier le rapport des forces, dans un sens
ou dans un autre, modifiant par là même la répartition
du capital spécifique entre les agents et les organisations. Les
agents et les organisations réinvestissent continûment dans
les luttes tout ou partie du capital accumulé grâce aux luttes
antérieures. Nous examinerons plus loin comment le capital dont
disposent les agents et les institutions à un moment donné
commande des stratégies d'investissement différentes. Il
faut insister pour l'instant sur l'aspect conflictuel qui caractérise
le fonctionnement de tout champ. Il n'est généralement pas
difficile à un observateur de percevoir ce caractère conflictuel
qui fait de tout champ un champ de bataille, y compris, nous venons de
le voir dans le précédent chapitre, de bataille symbolique.
Qu'il s'agisse du champ économique, du champ politique, du champ
religieux, du champ scientifique, ou de tout autre, la
réalité des luttes, quelles qu'en soient
la forme et l'intensité, est une donnée
constante. A cet égard il est parfaitement illusoire
de croire qu'il puisse y avoir dans le champ des positions objectivement
neutres. Aucun agent du champ ne peut observer les luttes du point de
vue de Sirius, et son action, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache
ou non, est nécessairement une contribution, ne serait-ce que par
défaut, à l'une ou à l'autre des forces en présence.
N'y aurait-il pas alors une contradiction entre un tel constat et l'affirmation
énoncée plus haut selon laquelle un champ, pour fonctionner,
ne peut se passer d'un certain consensus, d'un accord large et profond
qui va même beaucoup plus loin que les agents eux-mêmes n'en
ont conscience ?
A vrai dire il n'y a là de contradiction qu'en apparence. Non seulement
les luttes entre les agents n'excluent pas le consensus, mais encore à
bien des égards elles le supposent. En effet le consensus est constitué
par l'adhésion de l'ensemble des agents, aussi bien dominés
que dominants, à ce qui fait l'intérêt propre du champ
considéré, son intérêt
générique, c'est-à-dire un enjeu
fondamental dont la valeur est reconnue et recherchée par tous.
S'il n'en était pas ainsi les agents n'auraient aucune raison de
faire le moindre effort pour s'approprier cet enjeu. C'est donc dans la
mesure, et dans la mesure seulement, où l'intérêt
générique lie et rassemble les agents, que ceux-ci sont
conduits à entrer en conflit pour la défense de leurs intérêts
personnels ou de leurs intérêts de groupe, intérêts
spécifiques liés à leur position dans le champ. L'acuité
des conflits qui opposent les agents ne doit donc pas faire illusion,
ce qui est en jeu c'est la préservation ou la modification de la
position occupée dans le système et non pas l'existence
même du champ dont le principe, le plus souvent, n'est pas remis
en question.
L'accord des agents sur ce principe est si profond qu'il est généralement
inconscient. Les agents ont surtout conscience de la divergence de leurs
intérêts respectifs, sans voir qu'il existe un intérêt
générique qui sert de dénominateur commun à
tous les intérêts partiels. Les dissensions se manifestent
sur fond de consensus. La contestation suppose de l'incontesté.
Ce qui revient à dire que les affrontements qui opposent les adversaires
apparemment les plus irréductibles peuvent fort bien n'opposer
que des adversaires-complices obéissant à une même
logique, celle des frères ennemis, qui ne se rendent pas compte
que l'âpreté même de leurs querelles contribue à
faire la valeur unanimement reconnue de l'enjeu de leurs querelles, et
que pour s'affronter comme ils le font, il faut qu'ils soient fondamentalement
d'accord a priori pour maintenir
leur conflit dans les limites de la discussion légitime, imposées
par la logique même du champ. Ce qui les unit est alors plus fort
que ce qui les divise. Toutefois il ne faut pas totalement exclure la
possibilité de voir dans certaines circonstances des agents manifester
une volonté de rupture avec la logique même du système,
même si cette démarche est historiquement beaucoup moins
fréquente. Dans ce cas, ce qui est en question c'est l'existence
même du champ et sa capacité de se reproduire en tant que
système spécifique de positions. Il s'agit là de
la part de certains agents d'une opposition
au système et non plus une opposition dans
le système. La différence, considérable, entre ces
deux types d'opposition constitue un bon critère pour distinguer
les luttes réformistes
(réaménagement de l'intérieur du système,
correction de certains effets de sa logique de fonctionnement sans toucher
au principe même de ce fonctionnement) des luttes révolutionnaires
qui visent à substituer une logique nouvelle à l'actuelle,
et donc à supprimer le système tel qu'il existe présentement.
On se doute que dans la réalité les choses sont moins schématiques
et que les luttes n'ont pas forcément un contenu réformiste
ou révolutionnaire absolument tranché, tant parce qu'une
accumulation de changements partiels internes peut avoir à la longue
des effets révolutionnaires que parce qu'une révolution
ne consiste jamais, sociologiquement parlant, dans l'apparition d'une
réalité radicalement nouvelle s'édifiant sur une
table rase. Sans entrer plus avant dans l'analyse de cette dialectique
de l'ancien et du nouveau et de la rupture dans la continuité,
retenons que la structure du champ est capable d'engendrer et d'alimenter
pendant bien longtemps des affrontements aussi violents que spectaculaires
sans mettre son existence en péril. Pour illustrer cette capacité
des structures du champ à «encaisser» de multiples
ébranlements et à «récupérer»
des offensives apparemment très dures, on aurait l'embarras du
choix des exemples dans l'histoire du champ religieux comme du champ économique,
dans celle du champ politique comme dans celle du champ artistique. Partout,
à tout moment, on assiste au développement de conflits d'ampleur
et d'intensité variables, mettant aux prises des fractions dominantes
et des fractions dominées du champ ; des fractions dominantes qui
n'hésitent pas à réprimer par tous les moyens la
contestation de leurs privilèges, des fractions dominés
qui poussent parfois la fureur subversive et iconoclaste jusqu'au sacrilège
qui porte en négatif la reconnaissance des valeurs sacrées
établies. On verrait aussi comment il suffit que l'existence du
champ soit menacée de l'extérieur,
par un danger réel ou supposé, pour que les frères
ennemis fassent taire leurs querelles et offrent un front commun, dans
le consensus ressoudé sur la base de l'intérêt générique.
C'est la stratégie de l'«union sacrée» qui ne
s'observe pas seulement dans le champ politique.
Dans la société qui est la nôtre, aujourd'hui, nous
sommes bien placés pour savoir qu'il n'existe sans doute pas un
seul domaine, pas un seul secteur d'activité, pas une seule institution,
pas un seul pouvoir, à l'échelle nationale, régionale,
locale ou familiale, qui n'ait ses contestataires. On pourrait même
dire que nous sommes apparemment entrés dans l'ère de la
contestation et de la subversion généralisées. Il
n'est pourtant pas nécessaire d'être extralucide pour se
convaincre que parmi les innombrables protestations, souvent véhémentes,
que soulèvent les inégalités existantes, les hiérarchies
établies, les dominations en place et les quasi-monopoles de toute
nature, toutes ne remettent pas véritablement en question le principe
même de la domination, et que très souvent elles ne visent
qu'à une inversion du pouvoir en faveur des dominés selon
la formule «ôte-toi de là que je m'y mette».
Il existe même des champs où, comme c'est le cas dans le
champ artistique, et plus largement pour le champ intellectuel, la domination
est essentiellement symbolique et où la volonté de distinction
conduit les agents les plus dominés, en particulier les nouveaux
entrants dans le champ (jeunes artistes, intellectuels dotés de
titres mineurs, de diplômes dévalués, etc.), à
afficher des intentions si subversives qu'un observateur naïf finirait
par croire que le système ne peut fonctionner que dans la logique
de la révolution permanente. En fait il n'en est rien et les démarches
les plus fracassantes (sur les thèmes «ras-le-bol de la politique»,
«à bas les mandarins», «dénonçons
le show-biz», etc.) non seulement ne troublent pas sérieusement
le système, mais d'une certaine façon contribuent à
le faire fonctionner. Ne nous laissons pas, par conséquent, abuser
par la virulence proclamée de certaines revendications. Elles ne
sont pas incompatibles avec une acceptation en profondeur du rapport de
domination, une sorte de connivence
entre dominés et dominants pour continuer à jouer ensemble.
Cette connivence entre les agents en lutte ne doit pas être entendue
au sens habituel de complicité consciente, délibérée,
avec ce que cela suppose de dissimulation volontaire et de mensonge. Il
doit être bien clair que, sauf cas particulier, cette connivence
reste essentiellement objective et
qu'elle unit les agents à leur insu, d'autant plus solidement qu'elle
est plus insoupçonnée. Du point de vue subjectif, c'est-à-dire
du point de vue de ce que pensent et éprouvent consciemment les
agents, il n'y a pas lieu de douter de leur
sincérité. Elle est entière, et la
lutte que les dominés mènent contre les dominants n'est
pas une comédie destinée à donner le change. Ce qu'il
faut bien comprendre c'est que les conflits qui s'instaurent sont des
conflits d'intérêts particuliers, spécifiques, alors
que la connivence s'établit sur la base d'un intérêt
générique et général, qui est par définition
plus fondamental, puisqu'il est la condition même de l'investissement
et de la concurrence.
Quand nous disons que les pratiques des agents sont commandées
par les intérêts à la fois génériques
et spécifiques, il convient de ne pas prendre la notion d'intérêt
dans un sens restrictif. L'intérêt matériel n'est
pas seul capable de mettre les agents en mouvement et de les faire entrer
en lutte. Comme dit l'Evangile «l'homme ne vit pas que de pain»,
et l'intérêt pour les «nourritures spirituelles»
(la connaissance, la création artistique, les valeurs morales,
etc.) est un levier au moins aussi puissant que l'appétit de richesses
matérielles. On peut renoncer à une fortune pour défendre
des idées, on peut vivre et mourir pour une cause qu'on croit juste,
on peut sacrifier son confort et sa sécurité à un
idéal, et comme le dit le proverbe, pour beaucoup de gens «bonne
renommée vaut mieux que ceinture dorée». S'il importe
de ne pas prendre le mot intérêt dans un sens restrictif
et réducteur, il importe tout autant de ne pas prendre au pied
de la lettre la notion de «désintéressement»,
trop souvent entendue dans un sens absolu. S'agissant d'éclairer
des pratiques humaines, l'angélisme idéaliste n'est pas
mieux fondé que le matérialisme à courte vue. Si
l'on se souvient de tout ce qui a été dit précédemment
au sujet des différentes espèces de capital, il est facile
de comprendre que, en toute rigueur, les agents ne sont jamais «désintéressés»,
en ce sens qu'ils ne peuvent pas cesser de s'intéresser aux enjeux
spécifiques du champ dans lequel ils se trouvent sans courir le
risque de se mettre hors-jeu. Que pourrait-on bien faire dans le champ
artistique, ou dans le champ sportif, si réellement on n'était
pas intéressé à y faire reconnaître telle ou
telle forme d'expression artistique, telle conception esthétique
ou à faire triompher telle pratique sportive, ou bien les couleurs
de son club, etc. ? Tout investissement suppose une
libido agissante. Il est clair par conséquent que
là où on parle de désintéressement, cette
notion ne peut concerner que des pratiques visant non pas des gains matériels,
des profits économiques, mais des gratification symboliques (l'honneur,
l'estime des autres et de soi-même, la dignité morale, etc.)
qui ont toujours un certain coût matériel (en temps, en argent,
en énergie). La dépense tend à masquer le gain dont
elle est la condition. Comme le dit excellemment l'historien G. Duby à
propos des seigneurs de la féodalité, obligés par
la logique même du système féodal de redistribuer
à leurs vassaux, aux pauvres, à l'Eglise, une grande part
de leur butin, il y a des «générosités nécessaires»,
sans lesquelles le système ne pourrait plus continuer à
fonctionner (1).
On aurait tort de croire pour autant que les pratiques «désintéressées»
sont des calculs explicites de rentabilité, hypocritement déguisés
en actes gratuits. En matière de capital symbolique, les investissement
les plus rentables sont ceux qui sont effectués de la façon
la plus spontanée, la moins expressément calculée,
la plus sincèrement altruiste. Dans le cycle des échanges
symboliques c'est ce que l'on fait, comme on dit, «pour rien»,
«pour le plaisir», «par amitié», «par
altruisme», etc. qui peut se révéler, à terme,
le plus profitable (aussi bien économiquement que symboliquement
sous forme de reconnaissance, de respect, d'affection, etc.). Le don appelle
toujours le contre-don. Mais la logique de cet échange (logique
impérieuse puisqu'elle transforme celui qui reçoit en «obligé»
de celui qui donne) n'apparaît pas avec évidence aux agents
parce qu'elle est masquée par le délai
qui sépare le don du contre-don. Les pratiques dites «intéressées»
sont des pratiques qui visent intentionnellement un résultat défini
dans un laps de temps fini. Les pratiques dites «désintéressées»
sont des pratiques qui ne savent ni exactement ce qu'elles rapporteront,
ni quand elles le rapporteront. Le résultat est indéterminé
et le délai est indéfini. Mais entre autres certitudes et
convictions fondamentales qui constituent l'impensé social partagé
par les agents en deçà de leur conscience même, il
y a cette conviction que comme le dit l'adage «un bienfait n'est
jamais perdu» (2).
Dans les champs où le capital spécifique est essentiellement
symbolique (champs culturels), la croyance au désintéressement
des agents est une condition fondamentale du fonctionnement du champ.
Un intellectuel ou un artiste est par définition un agent qui est
convaincu (et qui s'efforce de convaincre les autres) qu'il ne travaille
que pour la gloire, que pour la beauté du geste. L'idéologie
de l'art pour l'art exclut la possibilité qu'on puisse faire de
l'art pour l'argent (3). Les intellectuels
et les artistes sont nécessairement (par propriété
positionnelle) des adeptes de la pensée pure et de l'art pur, c'est-à-dire
d'une pratique qui refuse la compromission avec le monde des affaires
et les souillures qui viennent ternir la pureté de l'art et de
la pensée. Le champ intellectuel et le champ artistique ne peuvent
fonctionner qu'au prix d'un refoulement constant et collectif des intérêts
économiques, qui permet aux agents d'accumuler du capital symbolique,
lequel permet toujours, à terme,
d'assurer des profits économiques (par exemple de vendre des tableaux
plus cher, d'avoir des tirages plus importants, etc.). Cette dénégation
pratique (4) de l'intérêt économique,
qui s'impose comme règle du jeu dans le champ culturel, est illustrée
à contrario par
le fait que pour discréditer gravement un agent de ce champ il
suffit qu'on puisse le soupçonner d'être uniquement motivé
dans son travail par l'appât du gain matériel (cf. les jugements
péjoratifs du type : «C'est de la musique - ou de la peinture,
etc. - commerciale»),
et donc de trahir sa véritable «vocation» d'intellectuel
ou d'artiste pur.
En revanche l'agent qui réussit à convaincre, parce qu'il
en est lui-même convaincu, que la seule chose qui compte pour lui,
la seule valeur digne d'intérêt, c'est le capital symbolique,
et qu'il est disposé à sacrifier tout intérêt
économique (disposé à «manger de la vache enragée»)
pour le triomphe de son idéal de beauté ou de vérité,
fait d'une pierre deux coups puisqu'il se donne ainsi la possibilité
de combiner à terme des profits économiques avec des profits
symboliques immédiats (5).
En conclusion à cette question de l'intérêt (et du
désintéressement) nous dirons que tout champ produit et
impose, par son fonctionnement même, une forme générique
d'intérêt, et que les pratiques d'un champ (comme le champ
scientifique ou artistique) ne peuvent apparaître comme désintéressées
que par référence à des intérêts liés
au fonctionnement spécifique d'autres champs (tels que des intérêts
économiques ou politiques). De ce point de vue on peut dire qu'il
n'existe pas, en toute rigueur, de pratique absolument désintéressée
et que tout agent a toujours un certain intérêt à
faire ce qu'il fait y compris dans bien des cas un intérêt
au désintéressement (c'est la racine même
de tout bénévolat).
Avant d'ouvrir un nouveau chapitre, il nous paraît utile de nous
arrêter sur une objection qui pourrait se formuler ainsi : s'il
est vrai que tout se passe comme nous l'avons dit jusqu'ici, alors il
devient difficile de comprendre comment et pourquoi l'ordre établi
dans un champ peut se modifier et pourquoi les dominants ne maintiennent
pas indéfiniment leur domination sur les dominés.
En réponse à cette objection il faut commencer par souligner
que, de fait, les structures sociales présentent une assez forte
inertie et peuvent durer longtemps sans changement notable (après
tout, la société féodale européenne a duré
plus d'un demi-millénaire ; et notre structure familiale actuelle
est déjà séculaire). Les choses ne changent pas très
vite, même si de nos jours leur évolution tend à s'accélérer.
Cela étant, il n'en demeure pas moins qu'il y a du changement,
il y a de l'histoire. De
nouveaux champs naissent, se développent, d'autres déclinent
et disparaissent ; des pouvoirs s'établissent, des dominations
s'effondrent. A quoi cela tient-il ? En fait nous avons déjà
répondu pour l'essentiel à cette question au moment où
nous avons souligné la permanence et l'importance des luttes dans
tous les champs, y compris bien sûr dans le champ des classes sociales.
Quelle que soit l'efficacité du consensus, quel que soit le degré
de légitimité dont bénéficient les dominants,
les potentialités de subversion restent inscrites dans la logique
même de la domination. En effet, en admettant que tous les dominés
sans exception adhèrent à l'ordre établi (ce qui
est douteux), c'est-à-dire qu'ils soient incapables de prendre
conscience dans un premier temps que leurs intérêts sont
minorés, voire bafoués ou ignorés, une telle situation
ne pourrait que permettre au champ de «bien» fonctionner,
c'est-à-dire d'accumuler toujours
plus de capital spécifique (économique par
exemple). Ce capital accumulé est par lui-même générateur
de changement (cf. par exemple, les effets des techniques nouvelles sur
le mode de vie, sur le travail). Mais comme cette accumulation de capital
va bénéficier, en bonne logique, bien plus aux dominants
qu'aux dominés, il va s'ensuivre une transformation non seulement
des propriétés des uns et des autres, mais encore un accroissement
de l'écart entre les positions des uns et celles
des autres. De telle sorte que même un enrichissement des dominés
en valeur absolue peut très bien masquer un appauvrissement relatif,
et donc une domination accrue des dominants sur les dominés (6).
D'où une forte probabilité pour que, à terme, le
mécontentement entraîne l'entrée en lutte d'un plus
grand nombre de dominés, d'abord pour réduire les écarts,
et peut-être ensuite pour contester le principe même des écarts.
Quand des luttes se développent, il n'est pas possible de savoir
à priori jusqu'où
leur dynamique peut les porter. Elles aboutissent souvent à un
réaménagement interne des positions, à des corrections
de la logique du champ, et à l'instauration d'un nouveau consensus
(de type réformiste). Elles peuvent aussi, dans certaines conditions
objectives, aboutir à des ruptures, au passage de seuils qualitatifs,
et à une révolution en profondeur des structures. Quoi qu'il
en soit c'est dans l'opposition des intérêts et donc dans
les luttes entre dominants et dominés (qui n'excluent pas mais
au contraire impliquent aussi des luttes secondaires entre fractions dominantes
et des luttes entre fractions dominées) qu'il faut voir la cause
essentielle des transformations d'un champ, comme de la société
tout entière, étant bien entendu que ces luttes incessantes
se développent à tous les niveaux, dans tous les domaines
et sous toutes les formes économiques, politiques, culturelles,
sociales, etc.
La théorie du champ, telle que nous l'avons développée
jusqu'ici, pourrait conduire à se représenter la société
globale comme une collection de champs divers, juxtaposés les uns
aux autres, fonctionnant chacun pour son compte, de façon indépendante
des autres. N'y a-t-il pas au contraire interdépendance des champs
?
Certes il importe de se souvenir, quand on parle de champs sociaux, que
la société globale n'est pas une espèce de «patchwork»
mécaniquement assemblé, mais que les rapports sociaux forment
un tissu continu dont toutes les parties se tiennent organiquement. Et
pour répondre de façon plus précise à cette
dernière interrogation, nous consacrerons un peu plus loin un chapitre
à l'importante question de l'homologie des champs.

(1)
G. DUBY, Guerriers et Paysans, Paris, Gallimard, Tel, 1978, p. 63-69.
(2) Cette logique impérieuse
de l'échange, qui assure le donateur de la réciprocité
en obligeant «l'obligé» à «rendre»
le bienfait reçu - mais avec un délai suffisant pour que
le contre-don apparaisse non pas pour ce qu'il est, c'est-à-dire
une contrepartie, mais comme un nouveau don, tout aussi gratuit que le
précédent -, trouve son illustration mythologique dans ces
contes de fées si nombreux où l'on voit l'enchanteur ou
la bonne fée récompenser royalement pour son geste de pitié
celui à qui ils étaient d'abord apparus sous les traits
du pauvre mendiant ou de la misérable vieille implorant un peu
de compassion. Chaque fois qu'un agent agit de façon «désintéressée»,
il se comporte comme un héros de conte de fées qui, en faisant
une bonne action, fait sans le savoir un bon placement. C'est au fond
ce que soulignent des adages tels que : «Qui donne aux pauvres prête
à Dieu.» Encore faut-il que le don soit dénué
de toute arrière-pensée, de tout calcul.
(3)
II suffit, pour s'en convaincre, d'écouter les déclarations
de ces agents. Ceux à qui leur art ne rapporte pas d'argent n'ont
évidemment aucune difficulté à dire qu'ils ne travaillent
pas pour de l'argent. Ceux à qui il rapporte des profits estimables
veulent bien concéder que cela ne leur est pas désagréable
à condition que l'on admette avec eux que «là n'est
pas l'essentiel» et qu'en tout état de cause ils ne travaillent
pas à des fins lucratives, l'argent leur venant comme par surcroît.
II est évidemment probable que certains de ces agents sont des
hypocrites qui ne croient pas un mot de ce qu'ils affirment. Mais on peut
être sûr que, dans le cadre de l'idéologie actuellement
dominante, ils sont pour la plupart éminemment sincères
dans leur soi-disant dédain du profit. Cette attitude s'explique
d'autant mieux que les artistes d'aujourd'hui sont moins en rapport direct
avec la réalité du marché des œuvres d'art,
étant donné l'existence d'un corps de commerçants
d'art (producteurs, éditeurs, propriétaires de galerie,
etc.) qui font à la fois office d'intermédiaires entre les
artistes et le public et d'écran entre le monde de la création
«pure» et les «impuretés» des pratiques
commerciales, le monde où le produit de l'artiste est une «œuvre
d'art» et celui où il devient une «marchandise»
et un objet de spéculation financière.
(4) On dit qu'il y a dénégation pratique lorsqu'une pratique
ne peut s'accomplir et atteindre ses objectifs finaux qu'en faisant comme
si elle visait d'autres objectifs, étant bien entendu que les agents
ont d'autant plus de chances d'atteindre les objectifs inavoués
qu'ils croient plus profondément à la réalité
des objectifs avouables.
(5)
On ne peut entièrement comprendre ce phénomène de
dénégation pratique de l'intérêt économique
chez les intellectuels si l'on oublie que ces agents constituent, dans
leur ensemble, la fraction dominée de la classe dominante, c'est-à-dire
la fraction qui est la moins bien pourvue en capital économique
et qui, faisant de nécessité vertu, est amenée à
afficher un dédain d'autant plus grand pour la richesse matérielle
qu'elle a moins de chances objectives de s'en procurer.
(6)
II faut se souvenir ici qu'un champ social est un système d'écarts
entre des positions qui n'ont de valeur que les unes par rapport aux autres.
Il peut se faire que les écarts entre les positions supérieures
et inférieures se resserrent dans la mesure où les dominés
sont capables d'imposer une distribution plus équitable du capital
spécifique, et d'accéder à des pratiques et des consommations
qui étaient jusque-là l'apanage des positions supérieures,
ce qui oblige les dominants à accroître ou à modifier
leurs propriétés pour maintenir l'écart distinctif.
On assiste alors à une translation de toute la structure qui ne
modifie pas les écarts entre les positions (un peu comme quand
on transpose une mélodie à l'octave supérieur ; toutes
les notes sont changées, mais la mélodie reste la même).
On comprend dans ces conditions l'extrême naïveté de
certains discours sur la «démocratisation» croissante
de telle ou telle consommation, de telle ou telle pratique (davantage
d'élèves dans les lycées, davantage de travailleurs
en vacances, davantage d'autos sur les routes, de machines à laver,
etc.). Avant de conclure à une réelle démocratisation
(et à plus forte raison avant de prétendre que les «masses
s'embourgeoisent»), il faut prendre en considération le mouvement
de l'ensemble du système d'écarts, et non pas seulement
le mouvement d'une position isolée. On se rend compte alors que
dans une grande mesure la compétition dans laquelle sont engagés
les agents du système s'apparente à une interminable course-poursuite
entre des dominés et des dominants qui sous la pression des dominés
ne cessent d'abandonner des positions aussitôt occupées par
des poursuivants à qui il ne reste plus qu'à combler le
nouvel écart qui vient de se creuser. La mode est l'illustration
la plus spectaculaire de cette course-poursuite dans tous les domaines,
qui permet de changer en conservant, de changer pour mieux conserver.
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