CHAPITRE
7
Les
classes sociales
Tout
au long des chapitres précédents nous n'avons cessé
d'évoquer l'existence de classes sociales, et ces nombreuses allusions
ont certainement réactivé chez plus d'un lecteur une image
assez répandue de la société globale, selon laquelle
la structure des classes sociales ressemblerait à une sorte de
vaste immeuble d'habitation dont chacun des étages successifs accueillerait
des occupants appartenant à des catégories sociales différentes,
de plus en plus puissantes et privilégiées à mesure
qu'on s'élèverait dans l'immeuble, les étages supérieurs
étant réservés aux fractions de la bourgeoisie, les
étages intermédiaires aux fractions de la petite bourgeoisie,
le rez-de-chaussée (et à la rigueur 1 entresol), voire les
caves, aux classes populaires.
Le moment est venu de s'interroger sur la pertinence d'une telle représentation
qui, pour être simple et commode, n'en est pas forcément
exacte. Quelle est donc la réalité des classes sociales
?
Remarquons pour commencer, que la métaphore de l'immeuble est faussement
claire. Elle ne nous dit rien, en effet, sur les critères précis
selon lesquels la population des agents se répartit dans les différents
niveaux de l'immeuble. A quoi se reconnaissent exactement les bourgeois,
les petits-bourgeois, les gens du peuple ? Dans l'actualité quotidienne
comme dans l'histoire on peut constater que les critères en vertu
desquels les agents se différencient (et se regroupent) sont des
propriétés de nature extrêmement variable : l'âge,
le sexe, l'ethnie, la langue, la couleur, la formation, les revenus, le
lieu de résidence, la religion, les opinions politiques, les diplômes,
etc., peuvent servir à diviser/réunir les agents en groupes
dont la composition est homogène au moins sous le rapport de l'une
(ou de quelques-unes) de ces propriétés innombrables. Ainsi
voit-on selon les circonstances s'opposer hommes et femmes, jeunes et
vieux, aînés et cadets, guerriers et paysans, citadins et
campagnards, patrons et employés, citoyens et métèques,
clercs et laïcs, initiés et profanes, royalistes et républicains,
Peaux-rouges et Visages-pâles, Croyants et Infidèles, etc.
Et comme un même individu appartient toujours à plusieurs
groupes à la fois et que la série des appartenances n'est
pas la même d'un individu à l'autre, il s'ensuit que tous
ces groupes se recoupent en partie et que leurs intersections partielles
accroissent encore l'effet de brouillage engendré par leur multiplicité
foisonnante.
Pourtant, en dépit de cette apparente confusion, on voit tout au
long de l'histoire, se manifester, dans des registres divers, le sentiment,
encore si vivace aujourd'hui, qu'au-delà de toutes ces oppositions
plus ou moins durables ou circonstancielles, il en est une particulièrement
fondamentale, qui l'emporte en force et en stabilité sur toutes
les autres : l'opposition entre les «petites gens» et les
«grands» de ce monde, le critère de grandeur sociale
(ou de petitesse) en question tendant à se confondre avec le degré
d'appropriation du capital économique.
C'est ce que traduit l'immémorial constat qu'«il y a toujours
eu des riches et des pauvres», les notions de «richesse»
et de «pauvreté» renvoyant ici, par le biais de l'abondance
ou de l'absence de biens matériels et d'argent, à deux univers
sociaux incommensurables à tous égards et quasiment à
deux espèces humaines différentes. De tous les principes
d'opposition qui ont joué historiquement un rôle dans la
différenciation récurrente des groupes humains, aucun autre,
même parmi les plus constamment efficaces (comme le critère
sexuel ou le critère religieux) ne semble avoir jamais atteint
la même puissance ni la même universalité, même
si, dans la pratique, il interfère généralement avec
d'autres principes.
L'idée que l'inégale répartition des capitaux (économiques
en particulier) entre les groupes joue un rôle fondamental dans
la classification sociale, paraît d'autant plus évidente
que cette inégalité de répartition est souvent visible
à l'oeil nu, si l'on peut dire, et que là ou elle ne l'est
pas, il est toujours possible de la mettre en évidence grâce
à l'analyse statistique des distributions. Il y a là une
donnée objective qui s'impose à tout observateur.
C'est cette incontestable objectivité des facteurs pouvant servir
de critères à des classements sociaux —facteurs dont
on peut observer, voire mesurer, les variations dans l'espace social—
qui est à l'origine de la vision objectiviste des classes sociales.
Celle-ci consiste à se représenter les classes sociales
comme des ensembles homogènes, bien définis et délimités,
résultant mécaniquement de la répartition automatique
des agents entre les différents étages de la structure sociale
(l'immeuble dont nous parlions au début) en fonction des seuls
critères objectifs considérés.
On peut trouver une illustration exemplaire de cette conception objectiviste
dans la définition économiste que la sociologie marxiste
a donnée des classes sociales (1). Selon cette définition,
la classification sociale repose sur des critères économiques
considérés comme essentiels (le plus fondamental étant
le rapport des agents aux moyens de production, c'est-à-dire le
fait d'être propriétaire ou non de la terre, des matières
premières, des machines, etc.) à l'exclusion de tout autre
facteur. En particulier cette définition ne fait appel à
aucun facteur subjectif ayant un rapport avec la conscience que les agents
pourraient prendre de leur propre identité ou avec la perception
qu'ils pourraient avoir des autres agents. En effet il n'y a pas forcément
adéquation entre la situation économique objective d'un
agent et la conscience subjective qu'il en prend. En ne retenant que des
critères objectifs, la sociologie objectiviste, marxiste en l'occurrence,
se donne la possibilité de classer infailliblement à leur
«vraie» place tous les agents sans exception, y compris ceux
qui ont une «conscience fausse» de leur position. Un prolétaire
peut bien se prendre pour autre chose qu'un prolétaire, et M. Jourdain,
le bourgeois enrichi, peut bien se prendre pour un gentilhomme, cela n'a
aucune importance aux yeux du sociologue objectiviste. Si les agents se
trompent sur leur propre compte, lui ne s'y trompe pas : il sait qui est
qui et qui se trouve où, en toute objectivité, exactement
comme un naturaliste qui, considérant certaines propriétés
objectives du dauphin (il est vivipare et il allaite ses petits) décrète
qu'il faut classer le dauphin parmi les mammifères et non parmi
les poissons dont le dauphin possède aussi certaines propriétés.
Si le point de vue objectiviste ne soulève guère d'objection
quand il s'agit de classer des corps physico-chimiques ou des organismes
vivants, en revanche quand il s'agit d'êtres humains conscients,
l'objectivisme ne
(l)Définition dont la formulation la plus connue est sans doute
celle de Lénine : «On appelle classes de vastes groupes d'hommes
qui se distinguent par la place qu'ils tiennent dans un système
historiquement défini de la production sociale, par leur rapport
(la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens
de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail
et donc par les moyens d'obtention et la grandeur de la part des richesses
sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont
l'un peut s'approprier le travail de l'autre, par suite de la différence
de place qu'ils tiennent dans un régime déterminé
de l'économie sociale».
va pas du tout de soi. En effet il ne s'agit plus là de classer
des choses ou des êtres qui, par définition, ne sont pas
censés avoir un avis personnel sur leur propre classement ou sur
celui des autres, mais au contraire de classer des individus qui ont une
certaine conscience de leur identité sociale, et qui, inévitablement,
d'une façon ou d'une autre, se situent par rapport à d'autres
agents dont ils se sentent plus ou moins proches, plus ou moins semblables.
Or c'est en fonction de leur propre perception de la situation concrète
que les agents se déterminent à agir concrètement
dans un sens ou dans un autre, à se mobiliser en vue de tel ou
tel résultat, et non pas en fonction des classements objectifs,
abstraits, établis par le sociologue. Celui-ci, s'il est marxiste,
aura beau dire qu'il vaut mieux ne pas tenir compte de la conscience des
agents pour les classer, parce que cette conscience risque d'être
«fausse», il n'en demeure pas moins que cette conscience,
«fausse» ou non, est tout à fait réelle et agissante.
Elle est partie intégrante de la réalité des agents
et donc de la réalité sociale objective. En la court-circuitant,
la sociologie objectiviste non seulement commet une faute contre l'objectivité,
mais elle s'expose à d'inévitables déconvenues en
constatant à quel point, le plus souvent, les classes qu'elle a
constituées avec tant de rigueur et de précision sur le
papier de l'analyse théorique, sont éloignées des
rassemblements et des mobilisations tels qu'ils se réalisent effectivement,
sur le terrain des luttes, dans la spontanéité de la pratique.
Pour n'en donner qu'un exemple historique, lorsque Napoléon Bonaparte,
ayant envahi le Tyrol puis la Calabre, entreprit d'y importer la révolution
sociale à la française (nobles seigneurs dépossédés
de leurs titres et fonctions, libération des serfs, mise en application
du Code civil avec égalité des droits et citoyenneté,etc.)
il ne s'attendait certainement pas à voir la paysannerie misérable
faire l'union sacrée avec la noblesse seigneuriale pour refuser
la révolution imposée par l'envahisseur. Alors que les non-propriétaires
exploités avaient «objectivement» intérêt
à l'abolition du régime féodal (comme aurait pu dire
un sociologue objectiviste) c'est au contraire «le réflexe
patriotique qui l'a emporté» comme l'ont écrit les
historiens, ce qui revient à dire que le principe d'opposition
qui a joué le plus efficacement en l'occurrence, ce fut non pas
l'opposition économique «fondamentale» (selon l'économisme
marxiste) entre seigneurs et serfs, mais l'opposition essentiellement
idéologique entre appartenance et non-appartenance à la
même terre et au même peuple, c'est-à-dire ce même
sentiment vécu, éminemment subjectif par conséquent,
d'union et de communion, qui a continûment empêché
le mot d'ordre marxiste «prolétaires de tous les pays, unissez-vous!»
de se réaliser, et qui aujourd'hui encore conduit d'innombrables
paysans, ouvriers et bourgeois français à percevoir des
paysans, des ouvriers et des bourgeois d'outre-Rhin ou d'outre-Méditerranée,
d'abord et surtout comme des Allemands ou des Algériens (quand
ce n'est pas comme des «Boches» ou des «Bicots»),
plutôt que comme leurs homologues sociaux.
Faut-il donc récuser purement et simplement le point de vue objectiviste
sur les classes sociales pour cause d'incapacité à tenir
compte de la dimension subjective des faits ? C'est ce que certains courants
sociologiques, allemands et surtout américains, ont cru bon de
faire, en insistant, non sans raison d'ailleurs, sur les faits de conscience
individuels, sur la vision subjective que les agents prennent d'eux-mêmes
et du monde qui les entoure, vision irréductible à un simple
effet automatique des conditions objectives d'existence. Mais dans son
souci de faire échec au marxisme, cette démarche théorique
réactionnelle, légitime dans son principe, n'a pas pu éviter
de tomber dans cette forme opposée d'extrémisme théorique
qu'est le subjectivisme, tout aussi pernicieux intellectuellement que
son frère-ennemi l'objectivisme.
Le point de vue subjectiviste, en effet, consiste à accorder une
importance déterminante aux seuls facteurs subjectifs, c'est-à-dire
à tout ce que les individus humains pensent, perçoivent,
éprouvent, du seul fait qu'ils sont des êtres conscients,
dotés d'une subjectivité indépendante, er
dernière analyse, de toute détermination objective. Il s'ensuit
que ce qui importe pour la classification sociale, c'est la perception
que les agents ont d'eux -mêmes et des autres, c'est-à-dire
en définitive de la signification, valorisante ou dévalorisante,
qu'ils accordent à toute pratique et à toute consommation.
A leurs yeux, c'est mieux (ou c'est moins bien) de faire tel travail plutôt
que tel autre, d'habiter à tel endroit, d'envoyer ses enfants dans
telle école, de se meubler ou de s'habiller dans tel style, de
prendre ses vacances à tel endroit, de professer telle opinion
politique, etc. Bien connaître le théâtre de Shakespeare
ou la philosophie de Kant n'a pas d'autre valeur (positive) que celle
que lui accordent les agents croyant à l'éminente valeur
de la culture littéraire ou philosophique et aux yeux desquels
ceux qui se moquent de connaître Shakespeare et Kant passent pour
des «béotiens» ou des «philistins» incultes.
Inversement, dans les milieux où il est de bon ton de mesurer la
valeur des individus à l'argent qu'ils gagnent plutôt qu'à
leurs consommations culturelles, on traitera les intellectuels amateurs
de théâtre shakespearien et de philosophie kantienne avec
un dédain à peine euphémisé, en les traitant,
par exemple, de «têtes d'oeuf» (egg-head aux Etats-Unis),
ce qui n'exclut d'ailleurs nullement qu'il y ait aussi des intellectuels
qui trouvent prestigieux de gagner beaucoup d'argent et des hommes d'affaires
qui trouvent prestigieux d'avoir une culture littéraire et philosophique.
Toute pratique devient un signe qui n'a de sens que pour des sujets. Plus
précisément, s'agissant des inégalités dans
la répartition des différents capitaux, si les agents (bien
pourvus ou non) sont convaincus que la «richesse» est la récompense
des vertus d'un individu, ou bien une bénédiction du ciel,
les ressources des agents cessent d'être des facteurs objectifs
gouvernés par une logique extérieure (par exemple la logique
de l'exploitation et du profit capitaliste dont parlent les marxistes),
pour devenir des signes de leur mérite personnel ou de la faveur
divine.
De ce point de vue, le terme de «classe», s'il continue à
être utilisé, ne recouvre plus rien qui rappelle la classe
au sens objectiviste. Les classes de la sociologie subjectiviste, comme
on le voit dans les courants américains dominants, sont plutôt
des strates, des niveaux superposés que l'on peut distinguer à
l'intérieur du continuum social, chaque strate étant constituée
d'un ensemble de positions un peu plus prestigieuses que celles de la
strate immédiatement inférieure, et un peu moins prestigieuses
que celles de la strate immédiatement supérieure. A la différence
des classes objectivistes qui forment des groupes bien distincts, tranchés,
séparés voire opposés les uns aux autres par des
propriétés fonctionnant, du fait de leur existence objective,
comme des barrières plus ou moins insurmontables, il n'y a pas
de solution de continuité entre les strates et tout agent peut
passer de l'une à l'autre, dans le sens de la montée ou
de la descente, le moteur essentiel de ces trajectoires ascendantes ou
déclinantes étant «le dynamisme», «une
âme de chef», «l'ambition», «la volonté»,
«l'intelligence», «le sens inné de...»,
«la piété», et tous autres «dons»
et charismes présents (ou absents) chez l'individu. Chacun peut
ainsi en principe, et avec l'aide de la Providence, prétendre s'élever
des origines les plus modestes (de la lower-lower class, classe inférieure-inférieure)
aux positions les plus éminentes (à la upper-upper class,
classe supérieure-supérieure). Dans ces conditions, les
inégalités de distribution des différents capitaux
n'ont plus rien à voir avec des rapports de force arbitraires,
avec des rapports d'exploitation, d'oppression, de spoliation des uns
par les autres au fil de l'Histoire. Les inégalités sociales
et les rapports de domination, loin d'apparaître comme des injustices,
sont considérés au contraire comme l'expression de la justice
immanente et transcendante, humaine et divine, qui récompense selon
leurs mérites respectifs les «gagnants» (winners) et
les «perdants» (lasers) du jeu social, jeu démocratique
exemplaire dont les règles ne sauraient être contestées
sans mauvaise foi ni impiété. Par conséquent l'idée
même d'une lutte entre classes antagonistes devient blasphématoire,
scandaleuse ou ridicule. Vues par la sociologie
américaine dominante, les oppositions sociales ne ressortissent
plus qu'à la saine compétition inter-individuelle ou à
la bienfaisante concurrence entre groupes, obéissant à la
règle «que le meilleur gagne!». Cette concurrence,
à condition de se dérouler librement, sans entrave d'aucune
sorte, (tout au plus peut-on admettre un minimum de contrôle pour
qu'elle ne cesse pas d'être loyale) est censée permettre
de sélectionner vraiment les meilleurs, les véritables élites,
les authentiques élus. Il est évident (y compris pour nombre
de sociologues américains qui ne travaillent pas tous dans l'optique
dominante) que cette représentation consensuelle de la société
américaine —qui s'explique grandement par la genèse
historique tout à fait particulière de cette société—
remplit, entre autres fonctions, une fonction d'intégration sociale,
en euphémisant les antagonismes et leurs causes objectives (à
la façon dont l'idéologie des trois ordres (2), élaborée
par les évêques du Moyen-âge, servait à légitimer
les rapports féodaux). On a là manifestement une vision
irénique, neutralisée et aseptisée des luttes sociales,
à l'opposé de la vision marxiste qui insiste au contraire
sur le caractère irréductible des antagonismes entre classes(3).
(2)La théorie des trois ordres, échafaudée par les
clercs issus de la classe seigneuriale, est devenue rapidement un enseignement
officiel de l'Eglise, imposé à l'ensemble de la chrétienté.
Voici le thème essentiel de cette théorie, tel qu'il est
formulé par l'évêque Adalbéron de Laon, vers
1030, à l'intention du roi capétien Robert le Pieux : «...La
maison de Dieu est donc divisée en trois : les uns prient, les
autres combattent, les autres enfin travaillent. Ces trois parties qui
coexistent ne souffrent pas d'être disjointes ; les services rendus
par l'une sont la condition des oeuvres des deux autres ; chacune à
son tour se charge de soulager l'ensemble. Ainsi cet assemblage triple
n'en est pas moins uni, et c'est ainsi que la loi a pu triompher, et le
monde jouir de la paix.» De l'art de transfigurer la jungle féodale
en chef-d'oeuvre d'harmonie sociale! Les émules d'Adalbéron
sont toujours à l'oeuvre. Il leur arrive aussi de faire de la sociologie...
Sur la théorie des trois ordres voir G.Duby, Les trois ordres ou
l imaginaire duféodalisme, NRF Gallimard, 1978.
y On sait ce que ces deux conceptions antithétiques doivent au
contexte historique et social dans lequel elles se sont développées,
l'économisme marxiste à l'exacerbation «es problèmes
sociaux provoqués par la prolétarisation massive des travailleurs
depuis Mais on voit du même coup que l'objectivisme et le subjectivisme
sont l'exact pendant l'un de l'autre, chacun servant en quelque sorte
de négatif à l'autre. Le premier, privilégiant les
rapports de force observables (ou statistiquement mesurables) sous forme
d'inégalités objectives de distribution du capital économique,
en arrive à perdre de vue que les rapports sociaux sont aussi,
et parfois surtout, des rapports de sens (Le serf médiéval
ne perçoit pas spontanément le seigneur, guerrier ou ecclésiastique,
dont il dépend, comme un patron exploiteur dont la force fait le
droit, mais il le perçoit plutôt comme un être d'une
essence différente, un représentant de Dieu sur la terre
et un bienfaiteur). Le second, privilégiant les rapports de sens,
les représentations symboliques, en arrive à oublier que
les rapports sociaux sont aussi des rapports de force qui n'ont rien d'imaginaire
(le serf a beau prendre son seigneur pour un représentant de Dieu,
il n'en reste pas moins que la noblesse et le (haut-)clergé, les
deux fractions de la classe féodale dominante, ont par tous les
moyens, y compris les plus violents et les plus arbitraires, quasi-monopolisé
la propriété de la terre). Dans le
la révolution industrielle, les différentes variantes du
subjectivisme américain dominant au combat impitoyable que le libéralisme
capitaliste a mené contre le marxisme socialiste et athée.
On peut dire que dans les deux cas on a un exemple éclatant de
surdétermination d'une pratique qui se veut scientifique par la
logique des luttes extérieures au champ scientifique et par les
appartenances idéologico-politiques des savants. Du moins faut-il
reconnaître au marxisme le mérite d'avoir toujours avancé
à visage découvert, en faisant de son hostilité proclamée
au capitalisme un article fondamental de son dogme, et en posant l'identité
de principe de l'analyse scientifique et de la pensée révolutionnaire.
Les sociologues américains, en revanche, ont pour la plupart été
sincèrement convaincus de faire de la science pure et désintéressée,
bien qu'on trouve chez certains d'entre eux suffisamment de lucidité
pour comprendre que leurs théories étaient, au moins pour
une part, la retraduction dans un registre et un langage scientifiques
de leurs propres intérêts de classe méconnus et transfigurés
en analyses savantes. C'est le cas, par exemple, de G.Homans qui déclarait
: «En tant que Républicain bostonien, qui n'avait pas rejeté
sa famille relativement riche, j'avais l'impression dans les années
30 d'être personnellement attaqué, principalement par les
marxistes.»
premier cas, la sociologie se ramène à un sorte de physique
sociale essentiellement préoccupée de formuler les lois
de la gravitation sociale, de mesurer les forces objectives externes qui
pèsent sur les agents et plus précisément les facteurs
économiques qui sont le fondement matériel des différences
symboliques distinctives (c'est-à-dire des différents styles
de vie qui distinguent les groupes les uns des autres par leurs goûts,
leurs manières, leurs opinions, etc.). Dans l'autre cas, la sociologie
se cantonne dans une sorte de sémiologie sociale, c'est-à-dire
dans la description des différences sociales telles qu'elles sont
perçues et vécues et qui ne sont plus alors que des différences
de signification entre les diverses pratiques et consommations constitutives
des styles de vie; d'où le foisonnement à l'infini de groupes
mal définis sous des appellations impressionnistes plus ou moins
prestigieuses : «prolo», «écolo», «intello»,
«branché», «avant-garde», «ringard»,
«décalé», «recentré», «minet»,
«baba cool», «anar», «beauf», «intégriste»,
«modéré», «fan», «post-moderne»
et autres étiquettes dont le sens est éminemment subjectif
puisque les mêmes propriétés qui vous font apparaître
comme un «modéré» ou un«branché»
ici (aux yeux de plus «radicaux» ou de plus «ringards»
que vous) vous font apparaître ailleurs comme un «extrémiste»
ou un «ringard» (aux yeux de plus «modérés»
ou de plus «branchés»).
Ces deux conceptions du social, bien qu'elles soient antithétiques
en tous points, ont toutefois en commun de proposer une vision unilatérale
et tronquée de la réalité sociale. L'objectivisme
appréhende les faits sociaux dans leurs aspects objectifs, comme
des choses extérieures aux agents ; le subjectivisme appréhende
les faits sociaux dans leurs dimensions subjectives, comme des réalités
mentales existant «dans la tête» des agents.
Fort heureusement la sociologie n'est pas condamnée à tourner
en rond dans le dilemme objectivisme-subjectivisme. Il suffit pour en
sortir,de ne pas prendre ses désirs (et ses craintes) pour des
réalités (ce qui, dans la pratique demande beaucoup de vigilance
épistémologique).
Evitons tout d'abord de tomber dans l'angélisme idéaliste.
Les agents sociaux ne sont pas de purs esprits et les inégalités
sociales ne sont pas un fantasme des sociologues marxistes. L'inégalité
de répartition du capital économique en particulier est
une de ces réalités objectives dont le poids dans la vie
des sociétés et des individus est attesté aujourd'hui
comme hier ; on peut même dire que jamais jusqu'ici dans l'histoire
on n'a proclamé aussi ouvertement, aussi expressément qu'aujourd'hui,
la nécessité du capital économique comme une condition
essentielle de l'existence humaine et du progrès et jamais comme
aujourd'hui les nations n'ont été divisées en «pays
riches» et en «pays pauvres» à la surface d'une
planète où les riches font plus que jamais la loi.
Mais si l'histoire et l'expérience attestent le rôle important
des facteurs économiques dans le rassemblement ou l'affrontement
des agents sociaux, elles montrent aussi bien d'une part que les facteurs
économiques ne sont pas les seuls qui puissent servir de dénominateur
commun à la constitution d'un groupe social et d'autre part qu'il
n'y a jamais un facteur unique,indépendant, à l'origine
de la différenciation des groupes sociaux. Il y a toujours au contraire
plusieurs principes d'opposition qui jouent simultanément, non
pas seulement en additionnant leurs déterminations respectives,
mais en interagissant chacun avec tous les autres. Dans ces conditions
ce que l'analyse sociologique doit s'efforcer d'appréhender —et
c'est là ce qui fait sa difficulté— ce n'est pas une
relation de causalité simple et linéaire entre un facteur
isolé et une pratique qui serait déterminée par ce
seul facteur (4), mais une causalité structurale, celle d'un réseau
de facteurs, d'une constellation de variables qui sont toutes en interaction
avec les autres de
(4) Pour des raisons d'ordre pratique (commodité, rapidité,
contrainte budgétaire,etc.) et peut-être aussi parfois par
légèreté théorique, beaucoup d'enquêtes
sociologiques sont bâties sur ce schéma causal simple qui
consiste à mettre une pratique donnée sur le compte de tel
ou tel facteur considéré par hypothèse comme la «variable
indépendante», trop souvent entendue comme la variable exclusive.
sorte
qu'à travers chacune d'elles se fait aussi sentir le poids de toutes
les autres sur la pratique considérée qui est donc non seulement
déterminée, mais même largement sur-déterminée.
En d'autres termes, la variable indépendante n'existe pas. Rien
ne se produit jamais socialement par le seul effet de l'âge ou du
sexe, ou du diplôme, ou de la fortune ou de quelque propriété
que ce soit.
Toutefois la sur-détermination inévitable de toute pratique
n'implique pas que toutes les variables de la constellation causale interviennent
à dose égale dans la détermination de la pratique.Leur
interdépendance n'exclut pas que l'une (ou quelques-unes) d'entre
elles ai(en)t, dans une situation donnée, une efficacité
particulière, un poids fonctionnel plus important que les autres
qui rend les rassemblements et les mobilisations d'agents plus probables
et plus durables en fonction de ce critère-là qu'en fonction
d'un autre, bien que l'influence des autres facteurs se fasse quand même
sentir dans les effets mêmes du facteur prépondérant,
ne serait-ce que sous forme de nuances, de tendances secondaires, ou même
de contradictions internes. Prenons un exemple de mobilisation d'un groupe
social tel qu'une grève de salariés dans un secteur industriel
donné. Le facteur prépondérant de la mobilisation
aura toute probabilité d'être le statut du travailleur dans
l'entreprise considérée. Les ouvriers seront plus enclins,
par position et par disposition, à se lancer dans la lutte, que
la maîtrise ou que les cadres. Mais ce critère ne jouera
pas isolément ni mécaniquement. D'autres principes d'opposition
interféreront avec lui. Ainsi parmi les ouvriers considérés,
une opposition peut jouer entre les jeunes (plus scolarisés mais
moins aguerris) et vieux (moins instruits mais plus expérimentés),
entre ouvriers de première génération (plus individualistes
et moins syndiqués) et ouvriers de énième génération
(attachés à des traditions de lutte et plus organisés),
entre adhérents de telle organisation syndicale (plus combatifs
et intransigeants) et adhérents de telle autre organisation rivale
(plus disposés au compromis), et même, pourquoi pas, entre
ouvriers célibataires et ouvriers chargés de famille nombreuse,
etc. De la même façon, parmi les cadres, divers principes
d'opposition peuvent se combiner, par exemple entre ingénieurs-maison
sortis du rang par voie de promotion interne et ingénieurs diplômés
d'une grande école, entre cadres de la production et cadres commerciaux,
entre militants ou sympathisants de gauche et militants ou sympathisants
de droite, et même, pourquoi pas, entre cadres catholiques traditionalistes
et cadres protestants, etc. Le résultat de ces innombrables interactions
sera que dans la grève réelle, sur le terrain, on verra
certes se mobiliser essentiellement des ouvriers, mais pas tous, et pas
avec la même pugnacité ; certains resteront indifférents
; d'autres seront résolument hostiles et leur hostilité
rejoindra celle des cadres ; mais les cadres eux-mêmes ne seront
pas unanimes ; certains éviteront de prendre position ouvertement
et quelques-uns iront même jusqu'à proclamer leur compréhension,
voire leur solidarité avec les grévistes, etc.
Ce n'est pas tomber dans l'objectivisme que de faire remarquer ici que
toutes ces variables (catégorie socio-professionnelle, origine
familiale, âge, diplôme, rémunération, etc.)
sont des facteurs incontestablement objectifs. Mais ce à quoi il
convient d'être attentif c'est à la façon dont elles
agissent. Non seulement elles sont interdépendantes, mais encore
elles n'ont aucun effet automatique : étant ce qu'elles sont objectivement,
elles tendent en quelque sorte à tracer les génératrices
d'un possible processus de mobilisation. Etant donné un ensemble
de propriétés, on est en droit de considérer tel
type de rassemblement comme plus probable que tel autre. Pour employer
une image plus concrète on pourrait dire que les facteurs objectifs
jouent le rôle des pointillés dans le pliage d'une feuille
de bristol. Lorsqu'on cherche à plier le bristol rigide, le pli
le plus probable qu'on puisse s'attendre à obtenir est celui qui
suit la ligne de moindre résistance préinscrite sous forme
d'une coupure en pointillés, coupure potentielle mais non encore
effectivement réalisée. Pourtant, même si ce pli est
hautement
probable, il n'est ni fatal ni absolument nécessaire. On peut toujours
pour une raison particulière, plier la feuille à un autre
endroit. Par définition toute probabilité ne peut se vérifier
qu'à l'échelle statistique, sur le grand nombre et le long
terme. Dans une conjoncture singulière en revanche, il n'est jamais
exclu qu'une autre variable acquière un poids fonctionnel prépondérant
et provoque des conséquences inattendues. Ce qui explique au demeurant
pourquoi il est impossible de prévoir à coup sûr ce
que seront les réactions réelles des agents et l'évolution
exacte de leurs comportements, comme le savent d'expérience tous
ceux qui ont la responsabilité de «conduire» des groupes
sociaux, comme par exemple des dirigeants syndicaux qui essaient de faire
démarrer une grève ou qui au contraire essaient de rattraper
une base spontanément mobilisée qui prend de vitesse les
états-majors.
On comprend alors dans quel sens et dans quelle mesure il est permis d'affirmer
que, parmi les facteurs objectifs, les facteurs économiques jouent
un rôle prépondérant dans le classement des agents.
Cela ne signifie pas qu'en toutes circonstances les agents de même
condition économique vont se regrouper et agir solidairement, mais
seulement qu'à grande échelle et sur la longue durée,
les solidarités engendrées par l'effet des facteurs économiques
s'avèrent plus fréquentes et plus stables que d'autres,
sans qu'on puisse jamais conclure à un effet mécanique ni
définitif. Les problèmes soulevés aujourd'hui dans
les sociétés comme la nôtre, par la présence
d'importantes populations immigrées, montrent assez comment entre
travailleurs nationaux et travailleurs immigrés d'une part, en
dépit d'une condition économique relativement omogène,
jouent des oppositions souvent insurmontables (au moins ans le court terme),
de nature ethnique, religieuse, sexuelle, ou autre.
Il importe en effet, quand on parle de classes sociales, de se souvenir
que les processus de rassemblement et mobilisation des agents ne cessent
d'obéir à la logique de la distinction qui veut que même
au sein des populations les plus homogènes objectivement, les agents
unis par la même condition de classe, c'est-à-dire par les
mêmes propriétés intrinsèques (celles qui définissent
par exemple la condition de paysan, de commerçant, d'ouvrier, d'employé,
d'enseignant, d'artiste, etc.) cherchent inlassablement à faire
valoir leurs propriétés spécifiques, positionnelles,
et cette dialectique de la différenciation dans l'assimilation
tend généralement à aller jusqu'à l'imposition
de la différence ultime, celle qui est liée à l'identité
la plus personnelle et à la position individuelle. Toute différence,
quelle qu'en soit la nature (d'appellation, de formation, d'ancienneté,
de salaire, etc.), aussi petite soit-elle objectivement, peut contribuer
à rapprocher/séparer des agents. Vues de l'extérieur
du système des positions considéré, ces différences
peuvent paraître dérisoires (5). Mais pour infimes qu'elles
soient, elles ne sont pas insignifiantes car la perception subjective
qu'en ont les intéressé(e)s les transforme en signes distinctifs
plus ou moins emblématiques. Ce qui explique la vigueur et la constance
de ces stratégies de concurrence interne qui peuvent même
empêcher tout sentiment de solidarité véritable et
toute cohésion de se développer dans le groupe objectif.
Dans une telle hypothèse le groupe ne saurait se mobiliser en tant
que tel, ce qui revient à dire que socialement il n'existe pas.
On ne saurait trop insister sur le fantastique investissement d'énergie
des agents dans des luttes catégorielles et des stratégies
de promotion personnelle, pour l'appropriation de signes du pouvoir. La
lutte pour les classements internes devient dans ces conditions, à
la fois l'expression et la négation des classes sociales.
La perception différentielle que les agents prennent de leurs propriétés
respectives entraîne que ceux dont il importe de se distinguer sont
ceux
(5) On trouve par exemple chez les infirmières des hôpitaux,
entre autres nombreuses catégories, «celles qui vont déjeuner
avec les internes quand les autres vont au self-service». (Propos
de René Champeau, Secrétaire Gai de la Fédération
F.O des personnels de la Fonction publique et de la Santé, cité
dans Le Monde du 21/X/88.) C'est là une distinction qui en vaut
beaucoup d'autres.
avec lesquels on risque le plus d'être confondu, les plus proches
dans l'espace social, les «semblables», dont on ne diffère
que par des «petits riens» dotés, de façon toute
subjective, d'une importance qui peut faire écran à toute
autre perception et contrarier peu ou prou les effets du dénominateur
commun («il est ouvrier électricien comme moi, oui, mais
moi je suis à E.D.F, tandis que lui il est dans une petite boîte
d'électroménager»). Dans cette logique de la distinction
à outrance on aboutit à un morcellement extrême des
groupes, toujours poussés à se cliver et se scinder davantage
par l'introduction d'un nouveau principe d'opposition qui vient provoquer
l'apparition d'un nouveau sous-ensemble encore plus restreint que le précédent
et qui va, à son tour, s'efforcer d'imposer sa différence
en la faisant reconnaître si possible sous une forme officielle,
par un acte d'institution (appellation contrôlée, réglementation
juridique, statut professionnel, etc.). En effet, la meilleure façon
de définir un groupe, de lui donner des limites précises,
c'est de lui donner un statut officiel reconnaissant explicitement sa
spécificité et donc des critères indiscutables d'appartenance.
La juridicisation toujours plus poussée de l'ensemble des champs
sociaux, entraîne la multiplication des barrières délimitant
jalousement des groupes toujours plus nombreux, attentifs à la
surveillance de leurs frontières légales qui marquent nettement
la séparation entre le dehors et le dedans, l'appartenance et la
non-appartenance. La reconnaissance officielle des différences
—qui, à la limite, peuvent fort bien n'être que des
différences objectivement imperceptibles, voire purement imaginaires—
contribue efficacement à enfermer les agents dans les luttes de
concurrence interne en même temps que dans l'illusion que les seules
divisions sociales réelles sont les divisions institutionnalisées.
Le caractère artificiel, voire arbitraire, de ces dernières,
devient pourtant évident si on évoque la situation de ces
deux employés de commerce de même statut légal dont
l'un est en fin de carrière et dont l'autre est le fils ou le beau-fils
du patron de l'entreprise qui fait son apprentissage en attendant l'heure
de la succession.
Légalement, rien ne les distingue. Socialement, un abîme
les sépare. Ou bien encore cet ouvrier tout tendu par son ambition
de se «mettre à son compte» et qui se sent déjà
«patron dans sa tête». Evidemment au regard des institutions,
de l'Administration des Impôts ou de la Sécurité sociale,
cet ouvrier est un ouvrier semblable à n'importe quel autre. En
réalité cet agent est un être social hybride qui par
certaines de ses propriétés est encore un ouvrier et qui
ne l'est déjà plus par certaines autres. Le classer parmi
les ouvriers est une opération sans doute commode administrativement
mais scientifiquement injustifiable.
Au regard de la science sociale, l'espace social n'apparaît pas
découpé en zones franches par des lignes de démarcation
nettes et stables, avec d'un côté de la frontière
des agents qui auraient toutes les propriétés les plus fréquentes
de ce côté et aucune des propriétés les plus
fréquentes de l'autre côté. L'espace social est, au
contraire, un continuum, et les groupes officiels ont beau être
des ensembles de positions bien tranchés, il y a toujours dans
le tissu social réel, entre deux groupes voisins, une zone limitrophe
de métissage social, si l'on peut dire, dont les positions sont
occupées par des agents ayant des propriétés caractéristiques
des deux groupes à la fois. Les propriétés des agents,
en effet, n'existent jamais à l'état isolé, mais
toujours associées à d'autres propriétés dans
des combinaisons dont la probabilité est très inégale.
Par exemple la combinaison emploi d'ouvrier/C.A.P/logement en H.L.M/vote
à gauche est de beaucoup plus fréquente statistiquement
que la combinaison emploi d'ouvrier/Bac+2/Fermette restaurée/vote
au centre droit. Dans la pratique on tend à définir chaque
groupe par la combinaison la plus fréquente ou combinaison modale.
De même que le fait d'avoir des nageoires va le plus souvent de
pair avec le fait d'avoir des branchies, d'avoir des écailles et
de pondre des oeufs, de même le fait d'être cadre supérieur
va le plus souvent de pair avec les diplômes d'études supérieures,
les voitures haut-de-gamme, les résidences secondaires, les vacances
d'été et d'hiver, la lecture des revues, etc.
Dans la réalité, les agents présentent des ensembles
de propriétés plus ou moins proches de la combinaison modale.
Ils sont plus ou moins typiques (ou atypiques). De sorte que d'une zone
à l'autre de l'arc-en-ciel social on trouve une gamme continue,
une sorte de «fondu enchaîné» qui interdit de
tracer autour de quelque groupe réel que ce soit des frontières
précises et invariables, en même temps qu'on est toujours
tenté de négliger les nuances intermédiaires à
cause des oppositions franches entre les noyaux des groupes constitués
par les agents nombreux porteurs de la combinaison modale.
Ce flou des structures sociales qui tient au fait que toutes les variables
varient de façon continue et non pas discrète, est encore
accentué par le fait que la position d'un agent n'est pas nécessairement
immuable dans le temps. Une analyse de la structure des classes sociales
ne doit pas se limiter à une appréhension synchronique du
système des positions, c'est-à-dire à une coupe transversale
en quelque sorte, à un moment donné du temps. De tels instantanés
ont leur utilité, mais ils présentent l'inconvénient
de figer dans une forme statique des structures qui sont en réalité
dynamiques et qu'il convient par conséquent d'appréhender
dans une perspective diachronique. Vues sous l'angle de leur évolution
dans le temps, les positions des agents ne sont plus que des moments d'une
trajectoire dont la pente est variable. Une classe sociale n'est plus
seulement un ensemble de positions, mais une classe de trajectoires relativement
proches les unes des autres et qui sont, sinon superposables, du moins
équiprobables. Ce concept de trajectoire est d'une réelle
importance théorique, car il oblige l'analyse à évaluer
la position occupée par un agent non pas seulement en fonction
du capital •- cruellement détenu mais en fonction du rapport
entre le capital actuel et Je capital de départ, rapport qui définit
la pente ascendante ou déclinante de la trajectoire.
Là encore il faut souligner que le rapport, mesurable en principe,
entre capital de départ et capital actuel (ou final), n'est pas
une donnée purement objective que l'analyse sociologique se chargerait
d'établir. Avant de devenir une abstraction théorique utile
au sociologue, une trajectoire est un mouvement concrètement et
intimement vécu par un agent; c'est une façon de vivre le
présent, un rapport à son propre passé et une anticipation
de l'avenir. Tout agent perçoit à sa façon la pente
de sa trajectoire personnelle à l'intérieur de sa classe
(ou de sa fraction) er même temps que la trajectoire collective
de son groupe par rapport auj autres : perception (juste ou fausse, peu
importe) qui donne son sens à sa position présente et qui
entraîne, on le devine, des conséquences importantes au plan
de la psychologie et donc des comportements (dynamisme, esprit d'initiative,
appétit de conquête, assurance, sentiment de sécurité,
ouverture, optimisme, etc., ou au contraire démoralisation, passivité,
attentisme, ressentiment, angoisse, agressivité, désespoir,
nihilisme, etc.). Il est évident que la conscience qu'un agent
prend de ses propriétés et de sa trajectoire est un facteur
éminemment subjectif qui ne peut que jouer un rôle décisif
dans la capacité d'un groupe à se constituer en tant que
tel, dans la capacité d'une classe-en-soi théorique, seulement
potentielle, à se mobiliser effectivement et à devenir une
classe réelle, une classe-pour-soi consciente de son identité
et soucieuse d'en imposer la reconnaissance la plus gratifiante.
Une vision objectiviste des classes sociales, en estompant les oppositions
intra-classiques et en accentuant les oppositions interclassiques, tend
à présenter un tableau très conflictuel des rapports
entre classes. Certes, que ces rapports soient objectivement des rapports
de domination, que cette domination s'exerce souvent par des voies de
fait et non de droit, que les dominés soient exploités,
opprimés, soumis à toutes sortes d'exactions et de violences
arbitraires, voilà qui ne saurait être sérieusement
contesté. Mais force est de constater que cela ne suffit pas pour
donner unité et cohésion aux dominés et pour les
mobiliser contre ce qu'ils percevraient comme une classe antagoniste.
Si on en juge, au demeurant, par le consensus durable grâce auquel
les rapports de domination se reproduisent continûment, il faut
bien admettre que la collaboration, active ou passive, des classes dominées
avec les dominantes est la règle générale, plutôt
que la lutte déclarée, même si cette collaboration
fondamentale s'accommode fort bien de luttes sectorielles, circonstancielles,
qui peuvent prendre à l'occasion un tour explosif, mais qui restent
sans lendemain à cause de l'inadéquation entre la situation
objective des dominés et la conscience qu'ils en prennent. En fait,
grâce aux idéologies légitimatrices qui se développent
dans et sur les rapports de domination, les relations entre dominants
et dominés demeurent essentiellement ambivalentes, comme cela est
inévitable entre frères ennemis et adversaires complices.
Les agents sociaux ne sont pas des sociologues, et surtout pas des sociologues
objectivistes. Pour eux les rapports sociaux ne sont que ce qu'ils sont
«dans leurs têtes» et un patron, par exemple, a au moins
autant de chances d'apparaître à ses salariés comme
un protecteur paternel (comme son nom l'indique d'ailleurs), que comme
un propriétaire exploiteur.
Cela étant, on perçoit encore mieux l'enjeu sous-jacent
de la querelle entre objectivisme et subjectivisme sociologiques. Comme
nous avons commencé à le voir un peu plus haut, en se battant
explicitement pour imposer une définition théorique «vraie»
des classes sociales, ces théories antithétiques remplissent
aussi une fonction politique implicite. En insistant sur les facteurs
subjectifs, l'une apporte de l'eau au moulin du consensus social et milite
pour la défense de l'ordre établi. En insistant sur les
facteurs objectifs d'inégalité, l'autre apporte de l'eau
au moulin du dissensus et milite pour le refus de l'ordre établi.
En fait, sous couvert de description des rapports sociaux, elles se livrent
toutes deux à — véritable prescription. Elles prononcent
sur le mode indicatif des loncés qui sont des impératifs
s'adressant aux agents sociaux : «collaborez harmonieusement!»
enjoint l'une ; «battez-vous înergiquement!» ordonne
l'autre. Dans les deux cas la représentation qui se veut purement
descriptive et explicative enveloppe un discours normatif. L'affirmation
«voilà ce qui est» dissimule un voeu, «voilà
ce qui devrait être» et un ordre, «faites en sorte que
cela soit!». Autrement dit nous avons là un exemple typique
de discours performatif.
En effet, on aurait tort de croire que ces vues théoriques sont
condamnées à demeurer des voeux pieux. Les représentations
du monde social que les sociologues mettent en circulation, par les divers
canaux de la diffusion des produits symboliques, contribuent, à
leur manière, à l'action pédagogique multiforme qui
façonne l'habitus de classe des agents et leur inculque les significations
qu'il convient de donner aux rapports sociaux. La sociologie, qu'elle
soit subjectiviste ou objectiviste, joue aussi son rôle dans les
débats et les luttes pour l'imposition de la définition
légitime du monde social. Elle n'est pas au-dessus ou à
côté des forces sociales qui s'affrontent sur tous les terrains.
Elle est en plein dedans. Et bien que les sociologues croient trop souvent
se livrer en toute indépendance à leur jeu favori —en
vertu de la relative autonomie du jeu scientifique— en faisant la
sociologie qu'ils font, comme ils la font, ils contribuent, avec bien
d'autres autorités, à transformer les rapports de force
en rapports de sens, et tout en restant sur un terrain qu'ils croient
neutre et dans un registre qui se veut scientifique, ils apportent —en
vertu de l'homologie structurale entre le champ scientifique et le champ
des classes sociales— une aide non négligeable aux uns ou
aux autres. Si le discours sociologique est un discours performatif, ce
n'est pas à cause d'on ne sait quelle magie des mots, mais parce
que les mots des sociologues ne tombent pas forcément dans les
oreilles de sourds et qu'ils deviennent des mots d'ordre pour les uns,
des mots de désordre pour les autres. Et s'il est vrai que, comme
nous l'avons développé précédemment, une classe
sociale réelle, et non pas théorique, est toujours une classe
plus ou moins mobilisée à partir d'une certaine représentation
subjective d'elle-même et de ses rapports aux autres, alors il convient
de ne pas sous-estimer le rôle que les représentations sociologiques
des classes jouent dans l'émergence et le développement
de la conscience que tel ou tel groupe prend de lui-même, en thématisant
de façon explicite et argumentée l'expérience vécue
des agents et en donnant un sens théorique concevable à
ce qui jusque-là n'avait qu'un sens pratique. Il se produit là
ce qu'on peut appeler un effet de théorie, dont le marxisme précisément
constitue une remarquable illustration : de fait, grâce à
la conjonction historique du marxisme et du Mouvement ouvrier, les théories
élaborées par Marx et les autres théoriciens du «socialisme
scientifique», ont pu toucher un public immense, comme peu de travaux
théoriques ont eu la chance d'en rencontrer. De sorte que la vision
marxiste des classes et de leurs luttes n'a cessé d'alimenter,
depuis plus d'un siècle de par le monde, des mobilisations et des
luttes qui ont fait progressivement émerger un prolétariat-pour-soi,
auquel le marxisme apportait une certaine conscience gratifiante et promouvante
de son identité et de sa mission révolutionnaire. On peut
penser ce que l'on veut de cette influence du marxisme, elle n'en a pas
moins été (et reste encore) réelle et elle a joué
un rôle important dans la structuration des populations en classes
relativement distinctes et opposées, qui n'auraient sans doute
pas la même réalité aujourd'hui, chez nous comme ailleurs,
si le marxisme n'avait pas existé ou même s'il n'avait existé
que de façon académique dans les jeux hautement ritualisés
et euphémisés du champ intellectuel. Et il est assez paradoxal
de constater que c'est la théorie sociologique la plus objectiviste,
celle qui insiste le plus sur les critères objectifs de l'appartenance
de classe, au point de tomber dans l'économisme, qui a constitué
un facteur subjectif essentiel dans la prise de conscience révolutionnaire
du prolétariat (6). Dans le même temps
(6)Bien entendu, il ne s'agit pas de prêter au marxisme plus d'efficacité
qu'il n'en a eu. Si à certains égards il a «inventé»
une classe ouvrière un peu mythique, et si cette vision a eu un
effet performatif au moins partiel, il n'a tout de même pas fait
surgir le prolétariat du néant. L'effet de théorie
n'a pu se réaliser que parce que l'analyse marxiste a su emprunter
certaines lignes de force objectivement inscrites dans la réalité.
Pour reprendre la métaphore utilisée un peu plus haut, la
vision marxiste des classes a été d'autant plus convaincante
qu'elle découpait le tissu social suivant des pointillés
pré-existants, ceux qu'y inscrivait l'existence d'une masse croissante
de travailleurs manuels soumis à une exploitation et une oppression
sans bornes.
d'ailleurs que le marxisme exerçait son effet de théorie,
d'autres représentations de la réalité exerçaient
une influence différente et souvent opposée, comme par exemple
la doctrine sociale de l'Eglise catholique, ou bien les doctrines nationalistes,
ou encore l'antisémitisme, ou l'idéologie colonialiste,etc.
Tous ces discours ont eu, eux aussi, des effets performatifs en jouant
sur d'autres principes d'opposition que les facteurs économiques
(par exemple sur les oppositions justice-charité, nationalisme-internationalisme,
chrétien-juif, civilisé blanc-«primitif» de
couleur, etc.) ; ils ont contribué à donner plus de réalité
à des clivages et à susciter des mobilisations qui n'avaient
pas grand chose à voir avec les classes de la théorie marxiste.
De sorte que sur le terrain concret des luttes sociales, les populations
divisées et rassemblées selon des principes concurrents
dont les effets tantôt se renforcent tantôt se contrarient,
présentent des contours à géométrie variable,
en perpétuelle transformation. L'erreur par excellence qui guette
toute analyse des classes sociales, c'est de chercher à leur tracer
des limites définitives, ne varietur, ce qui non seulement constitue
une gageure aussi peu réaliste que de vouloir, comme Jean-Christophe,
commander aux nuages, mais encore revient à laisser échapper
l'essentiel : à savoir que Yun des enjeux essentiels de la lutte
des classes, c'est précisément la délimitation des
classes, la définition exacte des critères d'appartenance,
c'est-à-dire en dernière analyse, du droit d'accès
à telle ou telle variété de capital.
Il est permis de dire, en conclusion à ce chapitre, que la division
des sociétés en classes est un phénomène éminemment
complexe présentant au plus haut degré la caractéristique
de tout fait social : une existence double, à la fois dans l'objectivité
et dans la subjectivité. Dans l'objectivité, en ce sens
que les classes existent en tant qu'Histoire objectivée, c'est-à-dire
sous la forme d'institutions, d'appareils, d'organisations, de dispositifs
juridiques et fondamentalement de distributions inégales produites
par des luttes historiques, dont les résultats existent désormais
en dehors des agents et s'imposent à eux. Et dans la subjectivité,
en ce sens que les classes existent aussi inséparablement «dans
la tête» des agents, et plus précisément dans
la représentation explicite et implicite qu'ils peuvent avoir de
ces distributions objectives, représentation qui est un produit
de l'Histoire incorporée chez les agents sous forme d'un habitus
capable d'engendrer des stratégies, des perceptions, des opinions
plus ou moins adéquates à la réalité des distributions
objectives et constituant des facteurs décisifs du maintien de
l'ordre social ou de sa subversion.
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