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ALAIN ACCARDO

Initiation à la sociologie
L'illusionisme social.

 

 

UNE LECTURE DE BOURDIEU
Nouvelle édition refondue, Le Mascaret - 52, rue des menuts, Bordeaux

CHAPITRE 7

Les classes sociales

Tout au long des chapitres précédents nous n'avons cessé d'évoquer l'existence de classes sociales, et ces nombreuses allusions ont certainement réactivé chez plus d'un lecteur une image assez répandue de la société globale, selon laquelle la structure des classes sociales ressemblerait à une sorte de vaste immeuble d'habitation dont chacun des étages successifs accueillerait des occupants appartenant à des catégories sociales différentes, de plus en plus puissantes et privilégiées à mesure qu'on s'élèverait dans l'immeuble, les étages supérieurs étant réservés aux fractions de la bourgeoisie, les étages intermédiaires aux fractions de la petite bourgeoisie, le rez-de-chaussée (et à la rigueur 1 entresol), voire les caves, aux classes populaires.
Le moment est venu de s'interroger sur la pertinence d'une telle représentation qui, pour être simple et commode, n'en est pas forcément exacte. Quelle est donc la réalité des classes sociales ?
Remarquons pour commencer, que la métaphore de l'immeuble est faussement claire. Elle ne nous dit rien, en effet, sur les critères précis selon lesquels la population des agents se répartit dans les différents niveaux de l'immeuble. A quoi se reconnaissent exactement les bourgeois, les petits-bourgeois, les gens du peuple ? Dans l'actualité quotidienne comme dans l'histoire on peut constater que les critères en vertu desquels les agents se différencient (et se regroupent) sont des propriétés de nature extrêmement variable : l'âge, le sexe, l'ethnie, la langue, la couleur, la formation, les revenus, le lieu de résidence, la religion, les opinions politiques, les diplômes, etc., peuvent servir à diviser/réunir les agents en groupes dont la composition est homogène au moins sous le rapport de l'une (ou de quelques-unes) de ces propriétés innombrables. Ainsi voit-on selon les circonstances s'opposer hommes et femmes, jeunes et vieux, aînés et cadets, guerriers et paysans, citadins et campagnards, patrons et employés, citoyens et métèques, clercs et laïcs, initiés et profanes, royalistes et républicains, Peaux-rouges et Visages-pâles, Croyants et Infidèles, etc. Et comme un même individu appartient toujours à plusieurs groupes à la fois et que la série des appartenances n'est pas la même d'un individu à l'autre, il s'ensuit que tous ces groupes se recoupent en partie et que leurs intersections partielles accroissent encore l'effet de brouillage engendré par leur multiplicité foisonnante.
Pourtant, en dépit de cette apparente confusion, on voit tout au long de l'histoire, se manifester, dans des registres divers, le sentiment, encore si vivace aujourd'hui, qu'au-delà de toutes ces oppositions plus ou moins durables ou circonstancielles, il en est une particulièrement fondamentale, qui l'emporte en force et en stabilité sur toutes les autres : l'opposition entre les «petites gens» et les «grands» de ce monde, le critère de grandeur sociale (ou de petitesse) en question tendant à se confondre avec le degré d'appropriation du capital économique.
C'est ce que traduit l'immémorial constat qu'«il y a toujours eu des riches et des pauvres», les notions de «richesse» et de «pauvreté» renvoyant ici, par le biais de l'abondance ou de l'absence de biens matériels et d'argent, à deux univers sociaux incommensurables à tous égards et quasiment à deux espèces humaines différentes. De tous les principes d'opposition qui ont joué historiquement un rôle dans la différenciation récurrente des groupes humains, aucun autre, même parmi les plus constamment efficaces (comme le critère sexuel ou le critère religieux) ne semble avoir jamais atteint la même puissance ni la même universalité, même si, dans la pratique, il interfère généralement avec d'autres principes.
L'idée que l'inégale répartition des capitaux (économiques en particulier) entre les groupes joue un rôle fondamental dans la classification sociale, paraît d'autant plus évidente que cette inégalité de répartition est souvent visible à l'oeil nu, si l'on peut dire, et que là ou elle ne l'est pas, il est toujours possible de la mettre en évidence grâce à l'analyse statistique des distributions. Il y a là une donnée objective qui s'impose à tout observateur.
C'est cette incontestable objectivité des facteurs pouvant servir de critères à des classements sociaux —facteurs dont on peut observer, voire mesurer, les variations dans l'espace social— qui est à l'origine de la vision objectiviste des classes sociales.
Celle-ci consiste à se représenter les classes sociales comme des ensembles homogènes, bien définis et délimités, résultant mécaniquement de la répartition automatique des agents entre les différents étages de la structure sociale (l'immeuble dont nous parlions au début) en fonction des seuls critères objectifs considérés.
On peut trouver une illustration exemplaire de cette conception objectiviste dans la définition économiste que la sociologie marxiste a donnée des classes sociales (1). Selon cette définition, la classification sociale repose sur des critères économiques considérés comme essentiels (le plus fondamental étant le rapport des agents aux moyens de production, c'est-à-dire le fait d'être propriétaire ou non de la terre, des matières premières, des machines, etc.) à l'exclusion de tout autre facteur. En particulier cette définition ne fait appel à aucun facteur subjectif ayant un rapport avec la conscience que les agents pourraient prendre de leur propre identité ou avec la perception qu'ils pourraient avoir des autres agents. En effet il n'y a pas forcément adéquation entre la situation économique objective d'un agent et la conscience subjective qu'il en prend. En ne retenant que des critères objectifs, la sociologie objectiviste, marxiste en l'occurrence, se donne la possibilité de classer infailliblement à leur «vraie» place tous les agents sans exception, y compris ceux qui ont une «conscience fausse» de leur position. Un prolétaire peut bien se prendre pour autre chose qu'un prolétaire, et M. Jourdain, le bourgeois enrichi, peut bien se prendre pour un gentilhomme, cela n'a aucune importance aux yeux du sociologue objectiviste. Si les agents se trompent sur leur propre compte, lui ne s'y trompe pas : il sait qui est qui et qui se trouve où, en toute objectivité, exactement comme un naturaliste qui, considérant certaines propriétés objectives du dauphin (il est vivipare et il allaite ses petits) décrète qu'il faut classer le dauphin parmi les mammifères et non parmi les poissons dont le dauphin possède aussi certaines propriétés.
Si le point de vue objectiviste ne soulève guère d'objection quand il s'agit de classer des corps physico-chimiques ou des organismes vivants, en revanche quand il s'agit d'êtres humains conscients, l'objectivisme ne
(l)Définition dont la formulation la plus connue est sans doute celle de Lénine : «On appelle classes de vastes groupes d'hommes qui se distinguent par la place qu'ils tiennent dans un système historiquement défini de la production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par la loi) aux moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail et donc par les moyens d'obtention et la grandeur de la part des richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont l'un peut s'approprier le travail de l'autre, par suite de la différence de place qu'ils tiennent dans un régime déterminé de l'économie sociale».
va pas du tout de soi. En effet il ne s'agit plus là de classer des choses ou des êtres qui, par définition, ne sont pas censés avoir un avis personnel sur leur propre classement ou sur celui des autres, mais au contraire de classer des individus qui ont une certaine conscience de leur identité sociale, et qui, inévitablement, d'une façon ou d'une autre, se situent par rapport à d'autres agents dont ils se sentent plus ou moins proches, plus ou moins semblables. Or c'est en fonction de leur propre perception de la situation concrète que les agents se déterminent à agir concrètement dans un sens ou dans un autre, à se mobiliser en vue de tel ou tel résultat, et non pas en fonction des classements objectifs, abstraits, établis par le sociologue. Celui-ci, s'il est marxiste, aura beau dire qu'il vaut mieux ne pas tenir compte de la conscience des agents pour les classer, parce que cette conscience risque d'être «fausse», il n'en demeure pas moins que cette conscience, «fausse» ou non, est tout à fait réelle et agissante. Elle est partie intégrante de la réalité des agents et donc de la réalité sociale objective. En la court-circuitant, la sociologie objectiviste non seulement commet une faute contre l'objectivité, mais elle s'expose à d'inévitables déconvenues en constatant à quel point, le plus souvent, les classes qu'elle a constituées avec tant de rigueur et de précision sur le papier de l'analyse théorique, sont éloignées des rassemblements et des mobilisations tels qu'ils se réalisent effectivement, sur le terrain des luttes, dans la spontanéité de la pratique. Pour n'en donner qu'un exemple historique, lorsque Napoléon Bonaparte, ayant envahi le Tyrol puis la Calabre, entreprit d'y importer la révolution sociale à la française (nobles seigneurs dépossédés de leurs titres et fonctions, libération des serfs, mise en application du Code civil avec égalité des droits et citoyenneté,etc.) il ne s'attendait certainement pas à voir la paysannerie misérable faire l'union sacrée avec la noblesse seigneuriale pour refuser la révolution imposée par l'envahisseur. Alors que les non-propriétaires exploités avaient «objectivement» intérêt à l'abolition du régime féodal (comme aurait pu dire un sociologue objectiviste) c'est au contraire «le réflexe patriotique qui l'a emporté» comme l'ont écrit les historiens, ce qui revient à dire que le principe d'opposition qui a joué le plus efficacement en l'occurrence, ce fut non pas l'opposition économique «fondamentale» (selon l'économisme marxiste) entre seigneurs et serfs, mais l'opposition essentiellement idéologique entre appartenance et non-appartenance à la même terre et au même peuple, c'est-à-dire ce même sentiment vécu, éminemment subjectif par conséquent, d'union et de communion, qui a continûment empêché le mot d'ordre marxiste «prolétaires de tous les pays, unissez-vous!» de se réaliser, et qui aujourd'hui encore conduit d'innombrables paysans, ouvriers et bourgeois français à percevoir des paysans, des ouvriers et des bourgeois d'outre-Rhin ou d'outre-Méditerranée, d'abord et surtout comme des Allemands ou des Algériens (quand ce n'est pas comme des «Boches» ou des «Bicots»), plutôt que comme leurs homologues sociaux.
Faut-il donc récuser purement et simplement le point de vue objectiviste sur les classes sociales pour cause d'incapacité à tenir compte de la dimension subjective des faits ? C'est ce que certains courants sociologiques, allemands et surtout américains, ont cru bon de faire, en insistant, non sans raison d'ailleurs, sur les faits de conscience individuels, sur la vision subjective que les agents prennent d'eux-mêmes et du monde qui les entoure, vision irréductible à un simple effet automatique des conditions objectives d'existence. Mais dans son souci de faire échec au marxisme, cette démarche théorique réactionnelle, légitime dans son principe, n'a pas pu éviter de tomber dans cette forme opposée d'extrémisme théorique qu'est le subjectivisme, tout aussi pernicieux intellectuellement que son frère-ennemi l'objectivisme.
Le point de vue subjectiviste, en effet, consiste à accorder une importance déterminante aux seuls facteurs subjectifs, c'est-à-dire à tout ce que les individus humains pensent, perçoivent, éprouvent, du seul fait qu'ils sont des êtres conscients, dotés d'une subjectivité indépendante, er
dernière analyse, de toute détermination objective. Il s'ensuit que ce qui importe pour la classification sociale, c'est la perception que les agents ont d'eux -mêmes et des autres, c'est-à-dire en définitive de la signification, valorisante ou dévalorisante, qu'ils accordent à toute pratique et à toute consommation. A leurs yeux, c'est mieux (ou c'est moins bien) de faire tel travail plutôt que tel autre, d'habiter à tel endroit, d'envoyer ses enfants dans telle école, de se meubler ou de s'habiller dans tel style, de prendre ses vacances à tel endroit, de professer telle opinion politique, etc. Bien connaître le théâtre de Shakespeare ou la philosophie de Kant n'a pas d'autre valeur (positive) que celle que lui accordent les agents croyant à l'éminente valeur de la culture littéraire ou philosophique et aux yeux desquels ceux qui se moquent de connaître Shakespeare et Kant passent pour des «béotiens» ou des «philistins» incultes. Inversement, dans les milieux où il est de bon ton de mesurer la valeur des individus à l'argent qu'ils gagnent plutôt qu'à leurs consommations culturelles, on traitera les intellectuels amateurs de théâtre shakespearien et de philosophie kantienne avec un dédain à peine euphémisé, en les traitant, par exemple, de «têtes d'oeuf» (egg-head aux Etats-Unis), ce qui n'exclut d'ailleurs nullement qu'il y ait aussi des intellectuels qui trouvent prestigieux de gagner beaucoup d'argent et des hommes d'affaires qui trouvent prestigieux d'avoir une culture littéraire et philosophique. Toute pratique devient un signe qui n'a de sens que pour des sujets. Plus précisément, s'agissant des inégalités dans la répartition des différents capitaux, si les agents (bien pourvus ou non) sont convaincus que la «richesse» est la récompense des vertus d'un individu, ou bien une bénédiction du ciel, les ressources des agents cessent d'être des facteurs objectifs gouvernés par une logique extérieure (par exemple la logique de l'exploitation et du profit capitaliste dont parlent les marxistes), pour devenir des signes de leur mérite personnel ou de la faveur divine.
De ce point de vue, le terme de «classe», s'il continue à être utilisé, ne recouvre plus rien qui rappelle la classe au sens objectiviste. Les classes de la sociologie subjectiviste, comme on le voit dans les courants américains dominants, sont plutôt des strates, des niveaux superposés que l'on peut distinguer à l'intérieur du continuum social, chaque strate étant constituée d'un ensemble de positions un peu plus prestigieuses que celles de la strate immédiatement inférieure, et un peu moins prestigieuses que celles de la strate immédiatement supérieure. A la différence des classes objectivistes qui forment des groupes bien distincts, tranchés, séparés voire opposés les uns aux autres par des propriétés fonctionnant, du fait de leur existence objective, comme des barrières plus ou moins insurmontables, il n'y a pas de solution de continuité entre les strates et tout agent peut passer de l'une à l'autre, dans le sens de la montée ou de la descente, le moteur essentiel de ces trajectoires ascendantes ou déclinantes étant «le dynamisme», «une âme de chef», «l'ambition», «la volonté», «l'intelligence», «le sens inné de...», «la piété», et tous autres «dons» et charismes présents (ou absents) chez l'individu. Chacun peut ainsi en principe, et avec l'aide de la Providence, prétendre s'élever des origines les plus modestes (de la lower-lower class, classe inférieure-inférieure) aux positions les plus éminentes (à la upper-upper class, classe supérieure-supérieure). Dans ces conditions, les inégalités de distribution des différents capitaux n'ont plus rien à voir avec des rapports de force arbitraires, avec des rapports d'exploitation, d'oppression, de spoliation des uns par les autres au fil de l'Histoire. Les inégalités sociales et les rapports de domination, loin d'apparaître comme des injustices, sont considérés au contraire comme l'expression de la justice immanente et transcendante, humaine et divine, qui récompense selon leurs mérites respectifs les «gagnants» (winners) et les «perdants» (lasers) du jeu social, jeu démocratique exemplaire dont les règles ne sauraient être contestées sans mauvaise foi ni impiété. Par conséquent l'idée même d'une lutte entre classes antagonistes devient blasphématoire, scandaleuse ou ridicule. Vues par la sociologie
américaine dominante, les oppositions sociales ne ressortissent plus qu'à la saine compétition inter-individuelle ou à la bienfaisante concurrence entre groupes, obéissant à la règle «que le meilleur gagne!». Cette concurrence, à condition de se dérouler librement, sans entrave d'aucune sorte, (tout au plus peut-on admettre un minimum de contrôle pour qu'elle ne cesse pas d'être loyale) est censée permettre de sélectionner vraiment les meilleurs, les véritables élites, les authentiques élus. Il est évident (y compris pour nombre de sociologues américains qui ne travaillent pas tous dans l'optique dominante) que cette représentation consensuelle de la société américaine —qui s'explique grandement par la genèse historique tout à fait particulière de cette société— remplit, entre autres fonctions, une fonction d'intégration sociale, en euphémisant les antagonismes et leurs causes objectives (à la façon dont l'idéologie des trois ordres (2), élaborée par les évêques du Moyen-âge, servait à légitimer les rapports féodaux). On a là manifestement une vision irénique, neutralisée et aseptisée des luttes sociales, à l'opposé de la vision marxiste qui insiste au contraire sur le caractère irréductible des antagonismes entre classes(3).
(2)La théorie des trois ordres, échafaudée par les clercs issus de la classe seigneuriale, est devenue rapidement un enseignement officiel de l'Eglise, imposé à l'ensemble de la chrétienté. Voici le thème essentiel de cette théorie, tel qu'il est formulé par l'évêque Adalbéron de Laon, vers 1030, à l'intention du roi capétien Robert le Pieux : «...La maison de Dieu est donc divisée en trois : les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent. Ces trois parties qui coexistent ne souffrent pas d'être disjointes ; les services rendus par l'une sont la condition des oeuvres des deux autres ; chacune à son tour se charge de soulager l'ensemble. Ainsi cet assemblage triple n'en est pas moins uni, et c'est ainsi que la loi a pu triompher, et le monde jouir de la paix.» De l'art de transfigurer la jungle féodale en chef-d'oeuvre d'harmonie sociale! Les émules d'Adalbéron sont toujours à l'oeuvre. Il leur arrive aussi de faire de la sociologie... Sur la théorie des trois ordres voir G.Duby, Les trois ordres ou l imaginaire duféodalisme, NRF Gallimard, 1978.
y On sait ce que ces deux conceptions antithétiques doivent au contexte historique et social dans lequel elles se sont développées, l'économisme marxiste à l'exacerbation «es problèmes sociaux provoqués par la prolétarisation massive des travailleurs depuis Mais on voit du même coup que l'objectivisme et le subjectivisme sont l'exact pendant l'un de l'autre, chacun servant en quelque sorte de négatif à l'autre. Le premier, privilégiant les rapports de force observables (ou statistiquement mesurables) sous forme d'inégalités objectives de distribution du capital économique, en arrive à perdre de vue que les rapports sociaux sont aussi, et parfois surtout, des rapports de sens (Le serf médiéval ne perçoit pas spontanément le seigneur, guerrier ou ecclésiastique, dont il dépend, comme un patron exploiteur dont la force fait le droit, mais il le perçoit plutôt comme un être d'une essence différente, un représentant de Dieu sur la terre et un bienfaiteur). Le second, privilégiant les rapports de sens, les représentations symboliques, en arrive à oublier que les rapports sociaux sont aussi des rapports de force qui n'ont rien d'imaginaire (le serf a beau prendre son seigneur pour un représentant de Dieu, il n'en reste pas moins que la noblesse et le (haut-)clergé, les deux fractions de la classe féodale dominante, ont par tous les moyens, y compris les plus violents et les plus arbitraires, quasi-monopolisé la propriété de la terre). Dans le
la révolution industrielle, les différentes variantes du subjectivisme américain dominant au combat impitoyable que le libéralisme capitaliste a mené contre le marxisme socialiste et athée. On peut dire que dans les deux cas on a un exemple éclatant de surdétermination d'une pratique qui se veut scientifique par la logique des luttes extérieures au champ scientifique et par les appartenances idéologico-politiques des savants. Du moins faut-il reconnaître au marxisme le mérite d'avoir toujours avancé à visage découvert, en faisant de son hostilité proclamée au capitalisme un article fondamental de son dogme, et en posant l'identité de principe de l'analyse scientifique et de la pensée révolutionnaire. Les sociologues américains, en revanche, ont pour la plupart été sincèrement convaincus de faire de la science pure et désintéressée, bien qu'on trouve chez certains d'entre eux suffisamment de lucidité pour comprendre que leurs théories étaient, au moins pour une part, la retraduction dans un registre et un langage scientifiques de leurs propres intérêts de classe méconnus et transfigurés en analyses savantes. C'est le cas, par exemple, de G.Homans qui déclarait : «En tant que Républicain bostonien, qui n'avait pas rejeté sa famille relativement riche, j'avais l'impression dans les années 30 d'être personnellement attaqué, principalement par les marxistes.»
premier cas, la sociologie se ramène à un sorte de physique sociale essentiellement préoccupée de formuler les lois de la gravitation sociale, de mesurer les forces objectives externes qui pèsent sur les agents et plus précisément les facteurs économiques qui sont le fondement matériel des différences symboliques distinctives (c'est-à-dire des différents styles de vie qui distinguent les groupes les uns des autres par leurs goûts, leurs manières, leurs opinions, etc.). Dans l'autre cas, la sociologie se cantonne dans une sorte de sémiologie sociale, c'est-à-dire dans la description des différences sociales telles qu'elles sont perçues et vécues et qui ne sont plus alors que des différences de signification entre les diverses pratiques et consommations constitutives des styles de vie; d'où le foisonnement à l'infini de groupes mal définis sous des appellations impressionnistes plus ou moins prestigieuses : «prolo», «écolo», «intello», «branché», «avant-garde», «ringard», «décalé», «recentré», «minet», «baba cool», «anar», «beauf», «intégriste», «modéré», «fan», «post-moderne» et autres étiquettes dont le sens est éminemment subjectif puisque les mêmes propriétés qui vous font apparaître comme un «modéré» ou un«branché» ici (aux yeux de plus «radicaux» ou de plus «ringards» que vous) vous font apparaître ailleurs comme un «extrémiste» ou un «ringard» (aux yeux de plus «modérés» ou de plus «branchés»).
Ces deux conceptions du social, bien qu'elles soient antithétiques en tous points, ont toutefois en commun de proposer une vision unilatérale et tronquée de la réalité sociale. L'objectivisme appréhende les faits sociaux dans leurs aspects objectifs, comme des choses extérieures aux agents ; le subjectivisme appréhende les faits sociaux dans leurs dimensions subjectives, comme des réalités mentales existant «dans la tête» des agents.
Fort heureusement la sociologie n'est pas condamnée à tourner en rond dans le dilemme objectivisme-subjectivisme. Il suffit pour en sortir,de ne pas prendre ses désirs (et ses craintes) pour des réalités (ce qui, dans la pratique demande beaucoup de vigilance épistémologique).
Evitons tout d'abord de tomber dans l'angélisme idéaliste. Les agents sociaux ne sont pas de purs esprits et les inégalités sociales ne sont pas un fantasme des sociologues marxistes. L'inégalité de répartition du capital économique en particulier est une de ces réalités objectives dont le poids dans la vie des sociétés et des individus est attesté aujourd'hui comme hier ; on peut même dire que jamais jusqu'ici dans l'histoire on n'a proclamé aussi ouvertement, aussi expressément qu'aujourd'hui, la nécessité du capital économique comme une condition essentielle de l'existence humaine et du progrès et jamais comme aujourd'hui les nations n'ont été divisées en «pays riches» et en «pays pauvres» à la surface d'une planète où les riches font plus que jamais la loi.
Mais si l'histoire et l'expérience attestent le rôle important des facteurs économiques dans le rassemblement ou l'affrontement des agents sociaux, elles montrent aussi bien d'une part que les facteurs économiques ne sont pas les seuls qui puissent servir de dénominateur commun à la constitution d'un groupe social et d'autre part qu'il n'y a jamais un facteur unique,indépendant, à l'origine de la différenciation des groupes sociaux. Il y a toujours au contraire plusieurs principes d'opposition qui jouent simultanément, non pas seulement en additionnant leurs déterminations respectives, mais en interagissant chacun avec tous les autres. Dans ces conditions ce que l'analyse sociologique doit s'efforcer d'appréhender —et c'est là ce qui fait sa difficulté— ce n'est pas une relation de causalité simple et linéaire entre un facteur isolé et une pratique qui serait déterminée par ce seul facteur (4), mais une causalité structurale, celle d'un réseau de facteurs, d'une constellation de variables qui sont toutes en interaction avec les autres de
(4) Pour des raisons d'ordre pratique (commodité, rapidité, contrainte budgétaire,etc.) et peut-être aussi parfois par légèreté théorique, beaucoup d'enquêtes sociologiques sont bâties sur ce schéma causal simple qui consiste à mettre une pratique donnée sur le compte de tel ou tel facteur considéré par hypothèse comme la «variable indépendante», trop souvent entendue comme la variable exclusive.

sorte qu'à travers chacune d'elles se fait aussi sentir le poids de toutes les autres sur la pratique considérée qui est donc non seulement déterminée, mais même largement sur-déterminée. En d'autres termes, la variable indépendante n'existe pas. Rien ne se produit jamais socialement par le seul effet de l'âge ou du sexe, ou du diplôme, ou de la fortune ou de quelque propriété que ce soit.
Toutefois la sur-détermination inévitable de toute pratique n'implique pas que toutes les variables de la constellation causale interviennent à dose égale dans la détermination de la pratique.Leur interdépendance n'exclut pas que l'une (ou quelques-unes) d'entre elles ai(en)t, dans une situation donnée, une efficacité particulière, un poids fonctionnel plus important que les autres qui rend les rassemblements et les mobilisations d'agents plus probables et plus durables en fonction de ce critère-là qu'en fonction d'un autre, bien que l'influence des autres facteurs se fasse quand même sentir dans les effets mêmes du facteur prépondérant, ne serait-ce que sous forme de nuances, de tendances secondaires, ou même de contradictions internes. Prenons un exemple de mobilisation d'un groupe social tel qu'une grève de salariés dans un secteur industriel donné. Le facteur prépondérant de la mobilisation aura toute probabilité d'être le statut du travailleur dans l'entreprise considérée. Les ouvriers seront plus enclins, par position et par disposition, à se lancer dans la lutte, que la maîtrise ou que les cadres. Mais ce critère ne jouera pas isolément ni mécaniquement. D'autres principes d'opposition interféreront avec lui. Ainsi parmi les ouvriers considérés, une opposition peut jouer entre les jeunes (plus scolarisés mais moins aguerris) et vieux (moins instruits mais plus expérimentés), entre ouvriers de première génération (plus individualistes et moins syndiqués) et ouvriers de énième génération (attachés à des traditions de lutte et plus organisés), entre adhérents de telle organisation syndicale (plus combatifs et intransigeants) et adhérents de telle autre organisation rivale (plus disposés au compromis), et même, pourquoi pas, entre ouvriers célibataires et ouvriers chargés de famille nombreuse, etc. De la même façon, parmi les cadres, divers principes d'opposition peuvent se combiner, par exemple entre ingénieurs-maison sortis du rang par voie de promotion interne et ingénieurs diplômés d'une grande école, entre cadres de la production et cadres commerciaux, entre militants ou sympathisants de gauche et militants ou sympathisants de droite, et même, pourquoi pas, entre cadres catholiques traditionalistes et cadres protestants, etc. Le résultat de ces innombrables interactions sera que dans la grève réelle, sur le terrain, on verra certes se mobiliser essentiellement des ouvriers, mais pas tous, et pas avec la même pugnacité ; certains resteront indifférents ; d'autres seront résolument hostiles et leur hostilité rejoindra celle des cadres ; mais les cadres eux-mêmes ne seront pas unanimes ; certains éviteront de prendre position ouvertement et quelques-uns iront même jusqu'à proclamer leur compréhension, voire leur solidarité avec les grévistes, etc.
Ce n'est pas tomber dans l'objectivisme que de faire remarquer ici que toutes ces variables (catégorie socio-professionnelle, origine familiale, âge, diplôme, rémunération, etc.) sont des facteurs incontestablement objectifs. Mais ce à quoi il convient d'être attentif c'est à la façon dont elles agissent. Non seulement elles sont interdépendantes, mais encore elles n'ont aucun effet automatique : étant ce qu'elles sont objectivement, elles tendent en quelque sorte à tracer les génératrices d'un possible processus de mobilisation. Etant donné un ensemble de propriétés, on est en droit de considérer tel type de rassemblement comme plus probable que tel autre. Pour employer une image plus concrète on pourrait dire que les facteurs objectifs jouent le rôle des pointillés dans le pliage d'une feuille de bristol. Lorsqu'on cherche à plier le bristol rigide, le pli le plus probable qu'on puisse s'attendre à obtenir est celui qui suit la ligne de moindre résistance préinscrite sous forme d'une coupure en pointillés, coupure potentielle mais non encore effectivement réalisée. Pourtant, même si ce pli est

hautement probable, il n'est ni fatal ni absolument nécessaire. On peut toujours pour une raison particulière, plier la feuille à un autre endroit. Par définition toute probabilité ne peut se vérifier qu'à l'échelle statistique, sur le grand nombre et le long terme. Dans une conjoncture singulière en revanche, il n'est jamais exclu qu'une autre variable acquière un poids fonctionnel prépondérant et provoque des conséquences inattendues. Ce qui explique au demeurant pourquoi il est impossible de prévoir à coup sûr ce que seront les réactions réelles des agents et l'évolution exacte de leurs comportements, comme le savent d'expérience tous ceux qui ont la responsabilité de «conduire» des groupes sociaux, comme par exemple des dirigeants syndicaux qui essaient de faire démarrer une grève ou qui au contraire essaient de rattraper une base spontanément mobilisée qui prend de vitesse les états-majors.

On comprend alors dans quel sens et dans quelle mesure il est permis d'affirmer que, parmi les facteurs objectifs, les facteurs économiques jouent un rôle prépondérant dans le classement des agents. Cela ne signifie pas qu'en toutes circonstances les agents de même condition économique vont se regrouper et agir solidairement, mais seulement qu'à grande échelle et sur la longue durée, les solidarités engendrées par l'effet des facteurs économiques s'avèrent plus fréquentes et plus stables que d'autres, sans qu'on puisse jamais conclure à un effet mécanique ni définitif. Les problèmes soulevés aujourd'hui dans les sociétés comme la nôtre, par la présence d'importantes populations immigrées, montrent assez comment entre travailleurs nationaux et travailleurs immigrés d'une part, en dépit d'une condition économique relativement omogène, jouent des oppositions souvent insurmontables (au moins ans le court terme), de nature ethnique, religieuse, sexuelle, ou autre.

Il importe en effet, quand on parle de classes sociales, de se souvenir que les processus de rassemblement et mobilisation des agents ne cessent d'obéir à la logique de la distinction qui veut que même au sein des populations les plus homogènes objectivement, les agents unis par la même condition de classe, c'est-à-dire par les mêmes propriétés intrinsèques (celles qui définissent par exemple la condition de paysan, de commerçant, d'ouvrier, d'employé, d'enseignant, d'artiste, etc.) cherchent inlassablement à faire valoir leurs propriétés spécifiques, positionnelles, et cette dialectique de la différenciation dans l'assimilation tend généralement à aller jusqu'à l'imposition de la différence ultime, celle qui est liée à l'identité la plus personnelle et à la position individuelle. Toute différence, quelle qu'en soit la nature (d'appellation, de formation, d'ancienneté, de salaire, etc.), aussi petite soit-elle objectivement, peut contribuer à rapprocher/séparer des agents. Vues de l'extérieur du système des positions considéré, ces différences peuvent paraître dérisoires (5). Mais pour infimes qu'elles soient, elles ne sont pas insignifiantes car la perception subjective qu'en ont les intéressé(e)s les transforme en signes distinctifs plus ou moins emblématiques. Ce qui explique la vigueur et la constance de ces stratégies de concurrence interne qui peuvent même empêcher tout sentiment de solidarité véritable et toute cohésion de se développer dans le groupe objectif. Dans une telle hypothèse le groupe ne saurait se mobiliser en tant que tel, ce qui revient à dire que socialement il n'existe pas. On ne saurait trop insister sur le fantastique investissement d'énergie des agents dans des luttes catégorielles et des stratégies de promotion personnelle, pour l'appropriation de signes du pouvoir. La lutte pour les classements internes devient dans ces conditions, à la fois l'expression et la négation des classes sociales.
La perception différentielle que les agents prennent de leurs propriétés respectives entraîne que ceux dont il importe de se distinguer sont ceux
(5) On trouve par exemple chez les infirmières des hôpitaux, entre autres nombreuses catégories, «celles qui vont déjeuner avec les internes quand les autres vont au self-service». (Propos de René Champeau, Secrétaire Gai de la Fédération F.O des personnels de la Fonction publique et de la Santé, cité dans Le Monde du 21/X/88.) C'est là une distinction qui en vaut beaucoup d'autres.
avec lesquels on risque le plus d'être confondu, les plus proches dans l'espace social, les «semblables», dont on ne diffère que par des «petits riens» dotés, de façon toute subjective, d'une importance qui peut faire écran à toute autre perception et contrarier peu ou prou les effets du dénominateur commun («il est ouvrier électricien comme moi, oui, mais moi je suis à E.D.F, tandis que lui il est dans une petite boîte d'électroménager»). Dans cette logique de la distinction à outrance on aboutit à un morcellement extrême des groupes, toujours poussés à se cliver et se scinder davantage par l'introduction d'un nouveau principe d'opposition qui vient provoquer l'apparition d'un nouveau sous-ensemble encore plus restreint que le précédent et qui va, à son tour, s'efforcer d'imposer sa différence en la faisant reconnaître si possible sous une forme officielle, par un acte d'institution (appellation contrôlée, réglementation juridique, statut professionnel, etc.). En effet, la meilleure façon de définir un groupe, de lui donner des limites précises, c'est de lui donner un statut officiel reconnaissant explicitement sa spécificité et donc des critères indiscutables d'appartenance. La juridicisation toujours plus poussée de l'ensemble des champs sociaux, entraîne la multiplication des barrières délimitant jalousement des groupes toujours plus nombreux, attentifs à la surveillance de leurs frontières légales qui marquent nettement la séparation entre le dehors et le dedans, l'appartenance et la non-appartenance. La reconnaissance officielle des différences —qui, à la limite, peuvent fort bien n'être que des différences objectivement imperceptibles, voire purement imaginaires— contribue efficacement à enfermer les agents dans les luttes de concurrence interne en même temps que dans l'illusion que les seules divisions sociales réelles sont les divisions institutionnalisées. Le caractère artificiel, voire arbitraire, de ces dernières, devient pourtant évident si on évoque la situation de ces deux employés de commerce de même statut légal dont l'un est en fin de carrière et dont l'autre est le fils ou le beau-fils du patron de l'entreprise qui fait son apprentissage en attendant l'heure de la succession.

Légalement, rien ne les distingue. Socialement, un abîme les sépare. Ou bien encore cet ouvrier tout tendu par son ambition de se «mettre à son compte» et qui se sent déjà «patron dans sa tête». Evidemment au regard des institutions, de l'Administration des Impôts ou de la Sécurité sociale, cet ouvrier est un ouvrier semblable à n'importe quel autre. En réalité cet agent est un être social hybride qui par certaines de ses propriétés est encore un ouvrier et qui ne l'est déjà plus par certaines autres. Le classer parmi les ouvriers est une opération sans doute commode administrativement mais scientifiquement injustifiable.
Au regard de la science sociale, l'espace social n'apparaît pas découpé en zones franches par des lignes de démarcation nettes et stables, avec d'un côté de la frontière des agents qui auraient toutes les propriétés les plus fréquentes de ce côté et aucune des propriétés les plus fréquentes de l'autre côté. L'espace social est, au contraire, un continuum, et les groupes officiels ont beau être des ensembles de positions bien tranchés, il y a toujours dans le tissu social réel, entre deux groupes voisins, une zone limitrophe de métissage social, si l'on peut dire, dont les positions sont occupées par des agents ayant des propriétés caractéristiques des deux groupes à la fois. Les propriétés des agents, en effet, n'existent jamais à l'état isolé, mais toujours associées à d'autres propriétés dans des combinaisons dont la probabilité est très inégale. Par exemple la combinaison emploi d'ouvrier/C.A.P/logement en H.L.M/vote à gauche est de beaucoup plus fréquente statistiquement que la combinaison emploi d'ouvrier/Bac+2/Fermette restaurée/vote au centre droit. Dans la pratique on tend à définir chaque groupe par la combinaison la plus fréquente ou combinaison modale. De même que le fait d'avoir des nageoires va le plus souvent de pair avec le fait d'avoir des branchies, d'avoir des écailles et de pondre des oeufs, de même le fait d'être cadre supérieur va le plus souvent de pair avec les diplômes d'études supérieures, les voitures haut-de-gamme, les résidences secondaires, les vacances d'été et d'hiver, la lecture des revues, etc.
Dans la réalité, les agents présentent des ensembles de propriétés plus ou moins proches de la combinaison modale. Ils sont plus ou moins typiques (ou atypiques). De sorte que d'une zone à l'autre de l'arc-en-ciel social on trouve une gamme continue, une sorte de «fondu enchaîné» qui interdit de tracer autour de quelque groupe réel que ce soit des frontières précises et invariables, en même temps qu'on est toujours tenté de négliger les nuances intermédiaires à cause des oppositions franches entre les noyaux des groupes constitués par les agents nombreux porteurs de la combinaison modale.
Ce flou des structures sociales qui tient au fait que toutes les variables varient de façon continue et non pas discrète, est encore accentué par le fait que la position d'un agent n'est pas nécessairement immuable dans le temps. Une analyse de la structure des classes sociales ne doit pas se limiter à une appréhension synchronique du système des positions, c'est-à-dire à une coupe transversale en quelque sorte, à un moment donné du temps. De tels instantanés ont leur utilité, mais ils présentent l'inconvénient de figer dans une forme statique des structures qui sont en réalité dynamiques et qu'il convient par conséquent d'appréhender dans une perspective diachronique. Vues sous l'angle de leur évolution dans le temps, les positions des agents ne sont plus que des moments d'une trajectoire dont la pente est variable. Une classe sociale n'est plus seulement un ensemble de positions, mais une classe de trajectoires relativement proches les unes des autres et qui sont, sinon superposables, du moins équiprobables. Ce concept de trajectoire est d'une réelle importance théorique, car il oblige l'analyse à évaluer la position occupée par un agent non pas seulement en fonction du capital •- cruellement détenu mais en fonction du rapport entre le capital actuel et Je capital de départ, rapport qui définit la pente ascendante ou déclinante de la trajectoire.

Là encore il faut souligner que le rapport, mesurable en principe, entre capital de départ et capital actuel (ou final), n'est pas une donnée purement objective que l'analyse sociologique se chargerait d'établir. Avant de devenir une abstraction théorique utile au sociologue, une trajectoire est un mouvement concrètement et intimement vécu par un agent; c'est une façon de vivre le présent, un rapport à son propre passé et une anticipation de l'avenir. Tout agent perçoit à sa façon la pente de sa trajectoire personnelle à l'intérieur de sa classe (ou de sa fraction) er même temps que la trajectoire collective de son groupe par rapport auj autres : perception (juste ou fausse, peu importe) qui donne son sens à sa position présente et qui entraîne, on le devine, des conséquences importantes au plan de la psychologie et donc des comportements (dynamisme, esprit d'initiative, appétit de conquête, assurance, sentiment de sécurité, ouverture, optimisme, etc., ou au contraire démoralisation, passivité, attentisme, ressentiment, angoisse, agressivité, désespoir, nihilisme, etc.). Il est évident que la conscience qu'un agent prend de ses propriétés et de sa trajectoire est un facteur éminemment subjectif qui ne peut que jouer un rôle décisif dans la capacité d'un groupe à se constituer en tant que tel, dans la capacité d'une classe-en-soi théorique, seulement potentielle, à se mobiliser effectivement et à devenir une classe réelle, une classe-pour-soi consciente de son identité et soucieuse d'en imposer la reconnaissance la plus gratifiante.
Une vision objectiviste des classes sociales, en estompant les oppositions intra-classiques et en accentuant les oppositions interclassiques, tend à présenter un tableau très conflictuel des rapports entre classes. Certes, que ces rapports soient objectivement des rapports de domination, que cette domination s'exerce souvent par des voies de fait et non de droit, que les dominés soient exploités, opprimés, soumis à toutes sortes d'exactions et de violences arbitraires, voilà qui ne saurait être sérieusement contesté. Mais force est de constater que cela ne suffit pas pour donner unité et cohésion aux dominés et pour les mobiliser contre ce qu'ils percevraient comme une classe antagoniste. Si on en juge, au demeurant, par le consensus durable grâce auquel les rapports de domination se reproduisent continûment, il faut bien admettre que la collaboration, active ou passive, des classes dominées avec les dominantes est la règle générale, plutôt que la lutte déclarée, même si cette collaboration fondamentale s'accommode fort bien de luttes sectorielles, circonstancielles, qui peuvent prendre à l'occasion un tour explosif, mais qui restent sans lendemain à cause de l'inadéquation entre la situation objective des dominés et la conscience qu'ils en prennent. En fait, grâce aux idéologies légitimatrices qui se développent dans et sur les rapports de domination, les relations entre dominants et dominés demeurent essentiellement ambivalentes, comme cela est inévitable entre frères ennemis et adversaires complices. Les agents sociaux ne sont pas des sociologues, et surtout pas des sociologues objectivistes. Pour eux les rapports sociaux ne sont que ce qu'ils sont «dans leurs têtes» et un patron, par exemple, a au moins autant de chances d'apparaître à ses salariés comme un protecteur paternel (comme son nom l'indique d'ailleurs), que comme un propriétaire exploiteur.
Cela étant, on perçoit encore mieux l'enjeu sous-jacent de la querelle entre objectivisme et subjectivisme sociologiques. Comme nous avons commencé à le voir un peu plus haut, en se battant explicitement pour imposer une définition théorique «vraie» des classes sociales, ces théories antithétiques remplissent aussi une fonction politique implicite. En insistant sur les facteurs subjectifs, l'une apporte de l'eau au moulin du consensus social et milite pour la défense de l'ordre établi. En insistant sur les facteurs objectifs d'inégalité, l'autre apporte de l'eau au moulin du dissensus et milite pour le refus de l'ordre établi. En fait, sous couvert de description des rapports sociaux, elles se livrent toutes deux à — véritable prescription. Elles prononcent sur le mode indicatif des loncés qui sont des impératifs s'adressant aux agents sociaux : «collaborez harmonieusement!» enjoint l'une ; «battez-vous înergiquement!» ordonne l'autre. Dans les deux cas la représentation qui se veut purement descriptive et explicative enveloppe un discours normatif. L'affirmation «voilà ce qui est» dissimule un voeu, «voilà ce qui devrait être» et un ordre, «faites en sorte que cela soit!». Autrement dit nous avons là un exemple typique de discours performatif.
En effet, on aurait tort de croire que ces vues théoriques sont condamnées à demeurer des voeux pieux. Les représentations du monde social que les sociologues mettent en circulation, par les divers canaux de la diffusion des produits symboliques, contribuent, à leur manière, à l'action pédagogique multiforme qui façonne l'habitus de classe des agents et leur inculque les significations qu'il convient de donner aux rapports sociaux. La sociologie, qu'elle soit subjectiviste ou objectiviste, joue aussi son rôle dans les débats et les luttes pour l'imposition de la définition légitime du monde social. Elle n'est pas au-dessus ou à côté des forces sociales qui s'affrontent sur tous les terrains. Elle est en plein dedans. Et bien que les sociologues croient trop souvent se livrer en toute indépendance à leur jeu favori —en vertu de la relative autonomie du jeu scientifique— en faisant la sociologie qu'ils font, comme ils la font, ils contribuent, avec bien d'autres autorités, à transformer les rapports de force en rapports de sens, et tout en restant sur un terrain qu'ils croient neutre et dans un registre qui se veut scientifique, ils apportent —en vertu de l'homologie structurale entre le champ scientifique et le champ des classes sociales— une aide non négligeable aux uns ou aux autres. Si le discours sociologique est un discours performatif, ce n'est pas à cause d'on ne sait quelle magie des mots, mais parce que les mots des sociologues ne tombent pas forcément dans les oreilles de sourds et qu'ils deviennent des mots d'ordre pour les uns, des mots de désordre pour les autres. Et s'il est vrai que, comme nous l'avons développé précédemment, une classe sociale réelle, et non pas théorique, est toujours une classe plus ou moins mobilisée à partir d'une certaine représentation subjective d'elle-même et de ses rapports aux autres, alors il convient de ne pas sous-estimer le rôle que les représentations sociologiques des classes jouent dans l'émergence et le développement
de la conscience que tel ou tel groupe prend de lui-même, en thématisant de façon explicite et argumentée l'expérience vécue des agents et en donnant un sens théorique concevable à ce qui jusque-là n'avait qu'un sens pratique. Il se produit là ce qu'on peut appeler un effet de théorie, dont le marxisme précisément constitue une remarquable illustration : de fait, grâce à la conjonction historique du marxisme et du Mouvement ouvrier, les théories élaborées par Marx et les autres théoriciens du «socialisme scientifique», ont pu toucher un public immense, comme peu de travaux théoriques ont eu la chance d'en rencontrer. De sorte que la vision marxiste des classes et de leurs luttes n'a cessé d'alimenter, depuis plus d'un siècle de par le monde, des mobilisations et des luttes qui ont fait progressivement émerger un prolétariat-pour-soi, auquel le marxisme apportait une certaine conscience gratifiante et promouvante de son identité et de sa mission révolutionnaire. On peut penser ce que l'on veut de cette influence du marxisme, elle n'en a pas moins été (et reste encore) réelle et elle a joué un rôle important dans la structuration des populations en classes relativement distinctes et opposées, qui n'auraient sans doute pas la même réalité aujourd'hui, chez nous comme ailleurs, si le marxisme n'avait pas existé ou même s'il n'avait existé que de façon académique dans les jeux hautement ritualisés et euphémisés du champ intellectuel. Et il est assez paradoxal de constater que c'est la théorie sociologique la plus objectiviste, celle qui insiste le plus sur les critères objectifs de l'appartenance de classe, au point de tomber dans l'économisme, qui a constitué un facteur subjectif essentiel dans la prise de conscience révolutionnaire du prolétariat (6). Dans le même temps
(6)Bien entendu, il ne s'agit pas de prêter au marxisme plus d'efficacité qu'il n'en a eu. Si à certains égards il a «inventé» une classe ouvrière un peu mythique, et si cette vision a eu un effet performatif au moins partiel, il n'a tout de même pas fait surgir le prolétariat du néant. L'effet de théorie n'a pu se réaliser que parce que l'analyse marxiste a su emprunter certaines lignes de force objectivement inscrites dans la réalité. Pour reprendre la métaphore utilisée un peu plus haut, la vision marxiste des classes a été d'autant plus convaincante qu'elle découpait le tissu social suivant des pointillés pré-existants, ceux qu'y inscrivait l'existence d'une masse croissante de travailleurs manuels soumis à une exploitation et une oppression sans bornes.
d'ailleurs que le marxisme exerçait son effet de théorie, d'autres représentations de la réalité exerçaient une influence différente et souvent opposée, comme par exemple la doctrine sociale de l'Eglise catholique, ou bien les doctrines nationalistes, ou encore l'antisémitisme, ou l'idéologie colonialiste,etc. Tous ces discours ont eu, eux aussi, des effets performatifs en jouant sur d'autres principes d'opposition que les facteurs économiques (par exemple sur les oppositions justice-charité, nationalisme-internationalisme, chrétien-juif, civilisé blanc-«primitif» de couleur, etc.) ; ils ont contribué à donner plus de réalité à des clivages et à susciter des mobilisations qui n'avaient pas grand chose à voir avec les classes de la théorie marxiste. De sorte que sur le terrain concret des luttes sociales, les populations divisées et rassemblées selon des principes concurrents dont les effets tantôt se renforcent tantôt se contrarient, présentent des contours à géométrie variable, en perpétuelle transformation. L'erreur par excellence qui guette toute analyse des classes sociales, c'est de chercher à leur tracer des limites définitives, ne varietur, ce qui non seulement constitue une gageure aussi peu réaliste que de vouloir, comme Jean-Christophe, commander aux nuages, mais encore revient à laisser échapper l'essentiel : à savoir que Yun des enjeux essentiels de la lutte des classes, c'est précisément la délimitation des classes, la définition exacte des critères d'appartenance, c'est-à-dire en dernière analyse, du droit d'accès à telle ou telle variété de capital.
Il est permis de dire, en conclusion à ce chapitre, que la division des sociétés en classes est un phénomène éminemment complexe présentant au plus haut degré la caractéristique de tout fait social : une existence double, à la fois dans l'objectivité et dans la subjectivité. Dans l'objectivité, en ce sens que les classes existent en tant qu'Histoire objectivée, c'est-à-dire sous la forme d'institutions, d'appareils, d'organisations, de dispositifs juridiques et fondamentalement de distributions inégales produites par des luttes historiques, dont les résultats existent désormais en dehors des agents et s'imposent à eux. Et dans la subjectivité, en ce sens que les classes existent aussi inséparablement «dans la tête» des agents, et plus précisément dans la représentation explicite et implicite qu'ils peuvent avoir de ces distributions objectives, représentation qui est un produit de l'Histoire incorporée chez les agents sous forme d'un habitus capable d'engendrer des stratégies, des perceptions, des opinions plus ou moins adéquates à la réalité des distributions objectives et constituant des facteurs décisifs du maintien de l'ordre social ou de sa subversion.

 

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